Officiel | Mise à jour : 13.02.18 . 11:43

Entretien exclusif avec Victor Erice

Victor Erice

Victor Erice

Cinéaste rare et exigeant, l’espagnol Victor Erice, est venu pour chacun de ses trois films à Cannes. Membre du Jury des Longs métrages, il aura à visionner  le dernier  film d’Abbas Kiarostami, avec qui il partageait l’affiche de l’exposition  « Victor Erice/Abbas Kiarostami, Correspondances »,  au Centre Pompidou en 2007. Victor Erice a répondu à nos questions en français.

Vous avez reçu en 1992 le Prix du Jury pour votre troisième long métrage, Le Songe de la lumière. Quel effet cela vous fait de venir, à votre tour,  juger vos pairs ?
Je ne sais pas, c’est la première fois que je suis juré. Je pense que c’est très délicat.


Le thème de l’enfance traverse votre œuvre. Quel enfant étiez vous ?
C’est très lointain.  Je l’ai un peu perdu. J’ai fait un film, La Morte rouge (pour l’exposition « Victor Erice/Abbas Kiarostami, Correspondances », ndlr) qui raconte ma première expérience de cinéma. Mais c’est à la troisième personne du singulier, parce que cet enfant est un peu loin de moi. J’avais 6 ans. C’était une expérience fondamentale. Une révélation et aussi une expérience de terreur.


Quel film était-ce ?
Un film américain : La Griffe sanglante de Roy William Neill. La chose la plus formidable est que ce film n’a pas marqué l’histoire du cinéma, mais pour l’enfant que j’étais, c’était le film de sa vie.
Quelle est l’image ou le souvenir que vous associez au Festival de Cannes ?
C’est une image très lointaine déjà. Je suis venu à Cannes la première fois comme journaliste improvisé. J’avais 20 ans. C’était une expérience très forte. Il y avait de très grands metteurs en scène du cinéma : Robert Bresson, Luis Bunuel, Antonioni, Berlanga qui est un cinéaste espagnol formidable.  Je suis venu aussi à La Semaine de la Critique avec mon premier film, L’Esprit de la ruche. Pour moi Cannes, c’est un lieu de rencontres, de gens de cinéma et de films.


Quel cinéma aimez-vous ?
Le bon cinéma. Il n’a pas de nationalité. C’est un langage universel. Le cinéma de mon enfance était le cinéma nord-américain, parce qu’il avait une distribution formidable, un peu comme aujourd’hui. J’ai commencé à voir des films dans les années 40 ! Des films de John Ford, Howard Hawks, Michael Curtis, Victor Fleming… mais je ne savais pas qui ils étaient, on choisissait les films pour les acteurs pas pour les metteurs en scène. C’était toujours un choix des enfants. A l’époque, la rencontre avec le cinéma était une expérience publique. Aujourd’hui, les enfants découvrent le cinéma à la télévision, c’est une expérience privée. Je pense que cela fait une grande différence.


Vous êtes considéré comme un des plus grands cinéastes actuels, et vous inspirez beaucoup de cinéastes…
(Surpris) En Espagne, peut-être. Parce que le cinéma manque d’une vraie tradition cinématographique, à cause de l’histoire de l’Espagne qui a été brisée par la guerre civile. Il faut avoir à l’esprit que le plus grand cinéaste de l’histoire de l’Espagne, Luis Bunuel, a été un cinéaste en exil.


Vous avez réalisé trois longs métrages en presque 40 ans.  Est-ce que vous portez longtemps vos films ?
Dans les films que je réalise, il y a toujours l’ombre des films que je n’ai pas réussi à faire. Quand on écrit un film, quand on pense un film, il y a quelque chose qui reste à l’intérieur même si le film n’aboutit pas, et cette petite expérience pas réussie, on peut la retrouver dans le film que j’arrive à faire.


Pourquoi certains films n’aboutissent pas ?
Le  manque de financement. Le cinéma est une question d’argent. Cela dit, mes producteurs ont toujours récupéré leur investissement. C’est très important pour moi.


Pourquoi faîtes vous du cinéma ?
Je ne sais pas exactement. Peut-être parce que c’est une chose à laquelle j’ai dédié beaucoup d’années de ma vie, pas seulement  en réalisant des films, mais comme spectateur. Mon expérience de spectateur est peut-être plus importante que mon expérience de metteur en scène.


Que faîtes-vous quand vous ne faîtes pas de cinéma ?
J’écris sur le cinéma. J’ai commencé à écrire des textes sur le cinéma avant d’être metteur en scène. Je fais des ateliers. J’aime beaucoup les rencontres avec les jeunes, la transmission de mon expérience. Malheureusement, les jeunes espagnols n’ont pas une vraie culture cinématographique. Le cinéma n’est pas vraiment incorporé au système d’éducation. C’est une différence avec la France. A l’école, l’art c’est l’exception. Alors qu’en fait, c’est la chose plus importante parce que l’art est le socle de la culture.


Quels sont vos projets ?
Depuis un an, je fais des petits films, comme un peintre, j’aime beaucoup ça. C’est une série documentaire que j’ai nommée Mémoire et Rêve. J’ai tourné trois chapitres, j’espère arriver à  dix pour les diffuser. Ce sont des petites pièces que je tourne dans le monde, en profitant des voyages. Je tournerais peut-être quelque chose ici à Cannes.

Quelle durée font ces petits films ?
C’est variable. L’un dure 5’, un autre 20’. C’est aussi une réflexion sur le cinéma, l’espace du cinéma. Ce sont des films très artisanaux que je tourne avec un ingénieur du son, et moi-même à la caméra. Je crois beaucoup à la pensée de Roberto Rossellini : plus on devient pauvre, plus riche on est dans la liberté. La liberté c’est une question de dépouillement. Il faut renoncer…  J’aimerais bien aussi faire un film conventionnel, mais heureusement, en attendant, je peux tourner.


Propos recueillis par B. de M.

 

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