Officiel | Mise à jour : 13.02.18 . 15:44

RENCONTRE - Abbas Kiarostami : "L'innovation doit être recherchée dans les courts métrages et les premiers films"

Abbas Kiarostami © FDC

Abbas Kiarostami © FDC

Poète, peintre, photographe... À 73 ans, Abbas Kiarostami est un réalisateur dont le talent ne s'exprime pas seulement à l'écran. C'est pourtant au travers de la réalisation que le cinéaste iranien a été consacré aux yeux du monde. Figure majeure d'un cinéma d'auteur libre et novateur, membre de la "nouvelle vague" iranienne apparue dans les années 70, il décroche notamment en 1997 la Palme d'Or à Cannes pour Le Goût de la Cerise. Cette année, il préside le Jury de la Cinéfondation et des Courts métrages. Il évoque ses premiers pas dans le cinéma.

Quel jeune réalisateur étiez-vous ?
J’aurais tendance à dire que le seul point commun que j’avais avec les jeunes réalisateurs d'aujourdhui, c’est la jeunesse. Je n’ai pas fait d’études de cinéma. Je ne m’y destinais pas. J’étudiais la peinture mais je ne suis finalement pas devenu peintre. Puis est arrivé un jour où je me suis rendu compte que le cinéma serait un refuge pour moi et que le film serait le médium par lequel je pourrais le mieux m’exprimer.

Quel souvenir gardez-vous de vos débuts derrière la caméra ?
Mon premier film a été extrêmement difficile à faire. Par chance, il a remporté un grand succès et a été reconnu. Pour moi, cela ne signifiait pourtant pas que j’allais devenir cinéaste. Je croyais que le dossier allait se refermer et qu’il n’y aurait pas d’autres films. Pourtant, j’en ai fait d’autres et encore d’autres. Lorsque j’ai fait mon premier long métrage, je me suis dit qu’il fallait que j’en prenne acte et qu’être cinéaste, c’était mon métier. Pour ce premier film, j’ai rencontré deux types de public : un premier constitué de personnes qui aimaient mes films et un second, plus large, qui ne les aimaient pas du tout. C’est encore le cas aujourd’hui.

Quelles qualités doit réunir un premier film pour être réussi ?
Ce qui m’a fait penser que mon premier film était réussi, c’est qu’il a été reconnu dans un festival et qu’on lui a attribué le prix du meilleur film court. Pour moi, c’était ça le critère de la réussite. Aujourd’hui, rétrospectivement, je ne pense pas qu’un bon film est un film qui remporte un prix. Je ne pense pas non plus qu’un bon film est un film qui rencontre un grand public ou qui reçoit des critiques positives. Je pense que le critère déterminant est celui de la durée. Un bon film est un film qui dure, que l’histoire juge méritant de rester. Je ne sais plus qui a fixé ce délai à trente ans. Cette personne a dit que c’est au bout de trente ans qu’on se rend compte de la durabilité d’un film, qu’on se rend compte s’il existe encore ou s’il s’est évanoui.

Quelle importance attribuez-vous au court métrage dans la carrière d'un réalisateur ?
Ils sont extrêmement importants parce qu’ils donnent la possibilité au réalisateur d’avoir l’audace d’expérimenter. La personnalité d’un réalisateur se sent dans ses courts métrages. Dans les longs métrages pèsent nécessairement l’ombre du producteur, et donc des financements, et le goût du public. Ce sont deux critères qu’un réalisateur ne peut ignorer. Un court métrage est donc forcément plus important car il est très personnel. L’avant-garde, l’innovation, doit être recherchée dans les courts métrages et dans les premiers films.

Parlez-moi du cinéma iranien. Le considérez-vous en bonne santé ?
Pour faire une photographie actuelle du cinéma iranien, il faut faire une extension vers deux sortes de cinéma. Il y a d’une part un cinéma d’Etat, financé par ce dernier. Il existe en Iran un certain nombre de cinéastes qui travaillent grâce à l’État et pour l’État. Je n’en pense pas grand-chose et n’en attend pas grand-chose dans la mesure où ces cinéastes-là ne sont connus qu’en Iran. Leurs films sont destinés à une consommation extrêmement locale et ciblée. Il y a par ailleurs un cinéma indépendant qui est très florissant. Arrivent aujourd’hui des provinces les plus reculées d’Iran des cinéastes inconnus. Grâce aux possibilités que leur donnent les nouvelles technologies et les petites caméras numériques, ils fournissent des films très haute qualité. Mon espoir est incarné en ces gens-là.

 

Abbas Kiarostami © FIF / CB


Que reste-t-il de la Nouvelle Vague iranienne dont vous avez fait partie ?
Il faudrait poser cette question aux nouvelles générations. Ce sont elles qui pourraient dire ce qu’elles en ont retenu et s’il y a un héritage, une influence. Un fait est toutefois indéniable : le cinéma et les cinéastes de l’époque étaient plus libres qu’ils ne le sont aujourd’hui en Iran. Nous avions le Kānun, cet institut pour le développement des enfants et des jeunes adultes. Sa direction nous donnait carte blanche et n’intervenait d’aucune façon dans notre travail. C’est une démarche assez remarquable qui a eu une influence évidente sur notre travail. Il me semble toutefois que cette Nouvelle Vague n’est pas retombée. Ces cinéastes des provinces reculées auxquels je faisais allusion n’ont fait que la renouveler sans cesse.

La poésie est un élément essentiel de votre quotidien et sur lequel vous appuyez votre travail. Le cinéma représente-t-il une forme de poésie à vos yeux ?
Si l’on regarde l’histoire de l’Iran, on voit que la poésie et la littérature sont des arts qui font la richesse de sa culture. Ils ont constitué le terreau duquel ont émergé des cinéastes. Ils en ont été nourris, c’est une évidence. Nous n’avons pas de tradition picturale à proprement parler, ni en peinture, ni en cinéma, mais la poésie et la littérature sont notre richesse.

Vous êtes également photographe et peintre. Où trouvez-vous toute cette inspiration ?
Pour moi, tout cela ne fait qu’un. Je ne fais pas de distinction. Je ne vois pas comment un cinéaste peut ignorer la photographie. Ce n’est qu’une autre façon de faire des images. Je ne vois également pas comment un photographe peut ne pas être peintre. S’il ne sait pas peindre, je ne vois pas comment il ne peut pas regarder la peinture ou être familier avec ses règles. Tout cela est indissociable.

Vous avez un parcours très riche...
Mon parcours n’était pas prémédité. C’est tout simplement dû au fait que je suis d’un naturel très impatient. Entre deux longs métrages, je ne peux m’empêcher de faire quelque chose. Finalement, nous ne sommes rien d’autre que des athlètes et pour pouvoir nous présenter le jour d’une grande compétition, il nous faut nous s’entraîner sans arrêt. Pour nous, les grandes compétitions sont les tournages. Pour moi, l’entraînement, ce sont ces autres formes artistiques, et notamment la photographie.

Qu'attendez-vous encore du cinéma ?
Je n’en attends rien. L’attente, c’est le propre de la jeunesse. Mais sans rien n’en attendre, je continue de travailler. L’essence du cinéma est dans la production d’images. Il n’y a pas un mois où je ne fais pas un court métrage, une petite œuvre vidéo, ou une photographie. Peut-être bien que ce que j’attends du cinéma, aujourd’hui, d’avoir fait une nouvelle image quand je m’endors le soir. Comme un pêcheur qui espère toujours attraper quelque chose quand il jette ses filets.
 


Propos recueillis par Benoit Pavan 

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