| Mise à jour : 13.02.18 . 17:05

Interview exclusive avec Emmanuel Carrère

© AFP

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Ecrivain et cinéaste français, Emmanuel Carrère appréhende son expérience de juré des Longs Métrages avec enthousiasme et gourmandise.

Quelle est l’image ou le souvenir que vous associez au Festival de Cannes ?
Ma première expérience à Cannes était comme journaliste critique pour Télérama et Positif. J’étais très jeune, j’avais 23 ou 24 ans, et j’avais un vrai appétit pour les films. J’en voyais énormément. Trop. Je me souviens que je m’endormais parfois, et qu’à la fin de la journée tout se mélangeait dans une sorte de bouillie. Ce n’était pas inintéressant d’ailleurs, mais cela ne rendait pas toujours justice aux films.


La Classe de Neige, de Claude Miller, dont vous aviez signé l’adaptation, avait obtenu le Prix du Jury en 1997. Dans quel rôle vous sentez-vous plus à l’aise, juré ou scénariste d’un film en compétition ?
Quand on est scénariste, on est bien sûr solidaires du film, mais on n’est pas en première ligne. Quant à être juré, c’est une position très confortable.

Dans la peau de quel autre membre du Jury aimeriez-vous être pour quelques heures ?
Il y a bien sûr les deux belles jeunes femmes. Mais, je suis aussi très curieux de rencontrer Victor Erice. J’ai vu deux de ses films que j’ai beaucoup aimés. Sa discrétion, sa façon de se mettre en retrait alors qu’il influence tant de cinéastes m’intriguent. J’ai beaucoup d’estime et d’admiration pour son cinéma.


Quel est votre tout premier souvenir de cinéma ?
Vingt mille lieues sous les mers de Richard Fleischer, avec Kirk Douglas dans le rôle du harponneur, et James Mason, dans le rôle du Capitaine Nemo. C’est un souvenir très fort. Je voulais absolument devenir ça : je ne savais pas si c’était harponneur, capitaine… mais je voulais être là, sur le bateau.


Pour quelle héroïne de cinéma seriez-vous prêt à tout plaquer ?
Je n’ai pas du tout envie de tout plaquer, en ce moment…


Une héroïne qui vous a marqué alors, je vois que vous continuez à réfléchir …
L’héroïne de Lettre d’une inconnue de Max Ophuls me touche beaucoup… ou plutôt Gene Tierney dans Le Ciel peut attendre d’Ernst Lubitsch. Quand elle écoute Don Ameche lui déclarer sa flamme, elle est merveilleuse.


D’autres vies que la mienne est en cours d’adaptation. Vincent Lindon, votre acteur dans La Moustache y interprétera le rôle principal. Est-ce un hasard ?
Non. Vincent Lindon et Philippe Lioret sont devenus très amis, et Vincent Lindon a fait lire mon livre à Philippe Lioret, parce qu’il était intéressé par le rôle. D’une certaine manière, on peut dire que Vincent Lindon est à l’origine du projet.


Quel livre aimeriez-vous adapter au cinéma ?
Aucun. Si je refais un film, ce sera un scénario original. J’ai adapté une fois mon propre livre, La Moustache, mais j’ai trouvé que c’était un exercice très paresseux.


Quels sont vos projets de cinéma ?
Aucun. J’écris un livre actuellement.


Lequel de vos livres ne voudriez-vous pas voir adapté… s’il en reste ?
Oui, il y en a encore quelques uns. Mais, je ne vois pas trop comment cela pourrait intéresser quelqu’un. Si quelqu’un me le demandait, je lui souhaiterai « Bon courage ».



Avez-vous pensé faire un livre de votre expérience de juré cannois ?
Je n’y ai pas pensé, mais qui sait ? Mais, je ne m’apprête pas à prendre des notes parce que je pense tout simplement que les trucs qui valent vraiment la peine qu’on se les rappelle, on se les rappelle. Je ne crois pas aux notes. Et je pense que les expériences ont besoin de temps pour trouver leur forme. Je me vois mal rentrer dans 15 jours, et dire, j’ai envie de l’écrire.



Si vous faîtes un film, ça pourrait être un film à la première personne comme vos livres?
J’ai fait deux films, une fiction qui était l’adaptation de mon roman, La Moustache, et un documentaire, Retour à Kotelnich, qui se passe dans une petite ville de Russie. Je suis profondément attaché à ce film. Je l’aime beaucoup plus que l’autre, infiniment plus. Même s’il est hirsute, bordélique et peut-être parce qu’il est hirsute et bordélique. Si je refaisais du cinéma, ce que j’aimerais, j’irais dans cette direction là : un truc moins carré que « on écrit un scénario et on cherche les acteurs », parce que ce dispositif là, il y a tellement de gens qui font ça 100 000 fois mieux que moi. J’ai l’impression qu’avec un dispositif un peu frontalier, un peu bizarre comme celui de Retour à Kotelnich, on peut aboutir à un objet plus unique, avec une singularité et donc une nécessité plus grande. J’aimerais vraiment refaire du cinéma, mais il faut trouver une idée un peu particulière.



Et votre projet de livre ? Vous pouvez nous en dire plus ?
Je n’en parle pas pour le moment, pas par cachoterie mais parce que ce n’est pas suffisamment avancé. Un peu par superstition. Tant qu’un truc n’a pas atteint une espèce de masse critique, à partir de laquelle, on se dit « il va arriver à son terme », je ne préfère pas en parler. C’est très agréable de prendre 15 jours de vacances de ce travail pour être là. Et en plus pour s’immerger complètement dans autre chose. L’expérience doit laver la tête. Je pense qu’il va forcément se passer plein de choses.

Propos recueillis par B. de M.

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