CÉRÉMONIE D’OUVERTURE – Promesses d’un souffle nouveau
Enfin, le voici déroulé. Le tapis rouge s’est déployé dans toute sa majesté. Les projecteurs du monde entier sont braqués. Cinéphiles, et protagonistes du 7e Art sont au rendez-vous.

Julianne Moore & Lambert Wilson © AFP / Valery Hache
Temple du cinéma mondial, le Festival de Cannes s’est ouvert mercredi soir pour la 68e fois de son histoire avec la volonté d’imprégner un souffle nouveau : celui-là même symbolisé sur l’estrade du Grand Théâtre Lumière par les immenses Frères Coen, entourés de Sophie Marceau, Rokia Traoré, Rossy De Palma, Sienna Miller, Xavier Dolan, Guillermo Del Toro et Jake Gyllenhaal, un jury d’artistes, de cinéastes et d’acteurs confirmés.
« En 2015, tout est nouveau. Mais je ne vais pas danser cette année », a lancé au parterre d’invités Lambert Wilson en guise de préambule. Un clin d’œil au pas de danse que le maître de cérémonie avait imposé l’an dernier à Nicole Kidman. Sur scène, le dandy du cinéma français, au verbe parfois grave, parfois rieur, toujours enlevé, les a accueillis avant de rendre hommage aux femmes de cinéma.
Aux actrices, aux cinéastes, aux productrices, aux scénaristes… « Cannes est une femme ! Nos pupilles restent accrochées aux cils d’une actrice, symbole de l’amour sur lequel repose le cinéma. Mesdames, vous avez modifié le regard des hommes », a-t-il poursuivi, laissant place à un panorama d’images des films qui concourront pour la Palme d’or.
Douze jours durant, la grande messe du cinéma mondial sera donc présidé par cette fratrie de cinéma haute en couleurs, débarquée tout droit d’un Minnesota où est né leur univers décalé – auquel un montage a rendu hommage.
Un souffle nouveau, enfin, comme celui du somptueux ballet proposé par Benjamin Millepied. Sous la direction du directeur du ballet de l’Opéra National de Paris, dix-sept danseurs ont rejoué la mythique scène d’amour de Vertigo, d’Alfred Hitchcock. « Le cinéma est une prière. C’est ma prière », a confié Lambert Wilson. Pour l’actrice Julianne Moore, qui a reçu ce soir le Prix d’interprétation féminine remporté en 2014, avant de déclarer ouvert le 68e Festival de Cannes, un voeux s’est exaucé. Et si le Festival était lancé ?
Benoit Pavan
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LE DISCOURS DE LAMBERT WILSON – MORCEAUX CHOISIS
Voilà, fermez les yeux et pensez au Festival de Cannes. Alors ? Quelle est la première image qui vous vient à l’esprit?
Vous entrevoyez une silhouette, un visage. Il est précédé de son parfum, un profumo di donna…
Oui quand vous pensez au festival, c’est bien une femme que vous voyez.
Cannes est une femme.
Appelez la comme vous voulez Sofia, Meryl, Julianne, Brigitte, Ingrid, ou Françoise du Tabac de la rue d’Antibes, Cannes est une femme.
Lorsque l’on ferme les yeux et que l’on pense au cinéma, nos pupilles restent toujours accrochées aux cils d’une actrice. Pourquoi ?
Car la femme, l’actrice, est le symbole de l’amour, sur lequel, tout entier, repose le cinéma.
A l’heure où certains voudraient la cacher, la bâillonner, la tenir dans l’ombre, la rendre captive, la violer, la mutiler, la vendre comme une marchandise, le cinéma la met en lumière, la révèle, la révère, la réveille.
Roberto Rossellini a fait jouer la femme qu’il aimait : Ingrid Bergman, femme lumineuse, femme libre, courageuse, actrice exceptionnelle, qui nous fascine encore et nous fascinera longtemps.
Nous célébrons ici, à Cannes, l’avènement de l’imaginaire face au terrible désenchantement du monde, ce monde qui a tant changé en un an. Face à la monstrueuse barbarie de la réalité, les actrices comme Ingrid Bergman sont le contrepoids salutaire de la liberté et du désir.
Sophocle, disait « La meilleure parure de la femme, c’est son silence ».
Mais Sophocle n’a connu que le cinéma muet.
Dès l’avènement du parlant, les actrices ont donné une voix à celles qu’on empêche.
François Truffaut qui n’était pas à un paradoxe près disait : « Le cinéma, c’est faire faire de jolies choses à de jolies femmes. »
C’est pourtant ce même François Truffaut qui laissait s’interroger une certaine sirène quelque part sur le Mississipi et se demander :
« Est-ce que ça fait mal, l’amour ? »
Celle qui l’a fait changer d’avis c’est peut être une actrice. Par sa liberté, sa force, son indépendance… Cette actrice nous avons le bonheur de la compter parmi nous ce soir.
Mademoiselle Catherine Deneuve.
Mesdames les réalisatrices, productrices, directrices de la photo, scénaristes, actrices, vous avez modifié le regard des hommes. Peut-être au tout début quand Alice Guys, en 1896, la première, a décidé de réaliser, un film, et plus tard quand, Agnès Varda, Chantal Ackermann, Marguerite Duras, Lina Wertmüller, Jane Campion, Katherine Bigelow, Suzanne Schifmann, Claire Denis et tant d’autres ont pris en main la caméra, peut-être alors l’ont-elles fait comme on vole une arme, avec fébrilité, en sachant qu’on leur opposerait une résistance, qu’on évoquerait un « cinéma de femmes », comme on parle de sport féminin.
Maintenant, et c’est une évidence, pour toutes les futures cinéastes, il n’y a plus à baisser la tête. Merci Emmanuelle Bercot de nous en faire la démonstration ce soir.
Oui mesdames : le cinéma, c’est le rêve, le mystère, le miracle, le secret, l’ombre, l’inconscient… tout cela. Mais il arrive que la réalité lui intime d’être autre chose. Il est parfois nécessaire de rappeler le cinéma à son devoir, à sa mission d’éveil, de créer des héros et des héroïnes susceptibles de guider les hommes.
La tâche est rude, probablement autant que le monde l’est.
* * *
« Pour moi, le cinéma est une prière, c’est ma prière, disaient Tarkowski (et Mike Brant aussi). Si cette prière, si mes films peuvent amener des hommes à devenir meilleurs, alors tant mieux. Ma vie prendrait tout son sens : celui, essentiel, de « servir ».
Je crois que nous sommes nombreux, ici, ce soir, à croire, sans preuves, le bonheur possible aux côtés de cet ami qu’est le cinématographe.
Et à dire que lorsque la liberté aura déserté le monde – et malheureusement l’actualité ne perd aucune occasion de nous convaincre que cela a déjà commencé – il restera toujours un ou une cinéaste pour en rêver.