RENCONTRE – Guillermo Del Toro : « Ce qui m’effraie le plus dans les films, ce sont les gens. Pas les monstres. »

Guillermo Del Toro © FDC / C. Duchene

L’homme affiche un sourire jusqu’aux oreilles, un regard espiègle et ne manque pas d’humour. Les films quant à eux, explorent notre part sombre, s’enfoncent dans le brouillard, là où les monstres sont rois. Neuf ans après sa sélection en Compétition pour Le Labyrinthe de Pan, Guillermo Del Toro s’installe dans les rangs du Jury présidé par les frères Coen. Rencontre avec le maître du fantastique.   

 

Guillermo Del Toro © AFP / L. Venance

En tant que membre du Jury à Cannes, comment appréciez-vous un film ? A quoi êtes-vous sensible ?
J’essaie de distinguer les différents effets que peut avoir un film. Il peut toucher sur le plan émotionnel. C’est l’idéal. Il peut toucher sur le plan artistique ou de par sa forme, quand on est touché par l’art ou la réalisation. Ou cela peut être un impact purement intellectuel quand on se confronte à de grandes idées. Le meilleur film est celui qui combine ces trois aspects.

Vous êtes une grande figure du cinéma fantastique, vos créatures étonnent film après film. Qu’est-ce qui vous inspire dans leur création ?
J’aime considérer mes créatures comme des personnages plus que comme des monstres. Les meilleurs monstres sont avant tout des personnages. La créature de Frankenstein, par exemple est un très beau personnage, conçu par Jack Pierce et Boris Karloff. Certains monstres sont drôles, d’autres sont maléfiques, puissants, faibles…

Des symboles chrétiens reviennent dans vos films. Quel est votre rapport artistique à la spiritualité ?
J’étais catholique pratiquant dans mon enfance et j’ai abandonné la religion pendant mon adolescence. Mais je pense que quand on est catholique, on reste catholique. On a toujours la structure morale du catholicisme qui plane au-dessus nos têtes, une sorte de mythologie ou de cosmologie de la foi catholique. On peut la réinterpréter mais elle reste là, elle fait partie de nous.

Ron Perlman compte parmi vos acteurs fétiches, vous avez lutté pendant plusieurs années pour qu’il incarne Hellboy. Qu’est-ce qui vous fascine chez lui ?
Ron représente une sorte de virilité constante et infaillible. Il est à la fois stable, infaillible, fort.

 

Vous réalisez mais par le passé, avez produit des films, surtout en Amérique du Sud. Que vous inspire la nouvelle génération du cinéma dans ces pays ?
Quand je produisais des films, je sentais que c’était le moyen d’amorcer une nouvelle génération de voix comme celles de Juan Antonio Bayona, Andres Muschietti, Jorge Gutierrez, Sebastián Cordero… Tous ces gars que j’admire pour leur passion et leur jeunesse, je les ai protégés et aidés à faire leur premier film correctement. Je suis très fier d’avoir pu aider à créer des films. Il faut garder une variété de voix et de discours dans le cinéma. Je pense que Juan Antonio, par exemple, avec L’Orphelinat a développé un point de vue unique sur l’horreur, contrairement aux réalisateurs anglo-saxons. Sebastián Cordero a un point de vue très latino-américain sur le thriller et la moralité dans Investigations, par exemple, qui est un film génial. C’est plus sceptique et plus tragique que ce qu’aurait conçu un réalisateur nord-américain.

Votre prochain film, Crimson Peak, sort bientôt en salles. Quel défi cinématographique vous êtes-vous fixé sur ce projet ?
Ce sera la première fois depuis Mimic que j’essaie de mélanger une production de taille américaine avec une touche européenne. Ce n’est pas tout à fait comme Le Labyrinthe de Pan mais ce n’est pas aussi pop que Hellboy. C’est un film qui tente de réconcilier deux aspects de ma vie en quelque sorte. Je suis obsédé par les contes gothiques depuis l’enfance. C’est un genre qui n’a pas été exploré au cinéma depuis longtemps. On y trouve soit de l’horreur, soit de la romance pure. La romance gothique combine l’aspect surnaturel de l’horreur sans être concentré sur la peur et l’aspect romantique d’une histoire d’amour sur un ton plus sombre.

 

Vous poursuivez donc avec ce film et les suivants l’exploration de thèmes sombres…
Je pense que je suis intéressé par des films qui ont une part sombre. Je parle de fantastique ou de surnaturel seulement pour parler des gens. Parce que ce qui m’effraie le plus dans les films, ce sont les gens. Pas les monstres.
 

Entretien réalisé par Tarik Khaldi