« Le cinéma, et maintenant ? » : la rencontre du 75e Festival de Cannes, session 2
À l’occasion de son 75e anniversaire, le Festival de Cannes propose aux cinéastes invités de partager leurs réflexions sur les thèmes : « C’est quoi, être cinéaste aujourd’hui ? » et « Quel est l’avenir du cinéma à une époque où le numérique, les formats et les plateformes ouvrent tous les champs du possible ? »
« Roberto Rosselini avait organisé une série de colloques en 1977 pour s’interroger sur l’avenir social et politique du cinéma. Aujourd’hui Guillermo del Toro est un peu notre Roberto Rosselini », a souligné Thierry Frémaux, avant de présenter les neuf réalisateurs invités à débattre de la question pour cette deuxième session, dirigée par Guillermo del Toro. Morceaux choisis.
Qu’est-ce qui fait de moi une cinéaste ? Est-ce lié à mes échecs ? À mes engagements politiques ? En vérité, je ne cesse de réfléchir à ce qui peut séduire, ce qui peut plaire aux gens. Je veux faire triompher mon idée de la vérité. Je pense qu’il y a urgence : notre industrie souffre du manque de représentativité. Si le cinéma ne montre que les mêmes corps, que les mêmes types de relations amoureuses ou que les mêmes classes socio-professionnelles, alors on reste enfermé dans une seule vision. C’est comme une espèce de biotope qu’on est en train de casser alors qu’on a un jouet merveilleux.
Réaliser un film avec son téléphone est possible aujourd’hui. Toutefois on a l’impression que n’importe qui peut le faire alors qu’il faut quand même savoir présenter un certain point de vue pour parler aux spectateurs. J’ai toujours essayé d’aborder tous mes films d’une façon différente. Pour être cinéaste il faut réfléchir, se prendre la tête. Dès les premiers jours d’un tournage il faut foncer comme si on avait un pistolet sur la tempe, c’est beaucoup de stress. Ma fille m’a dit « maman, tu ne devrais plus faire de cinéma ça te rend tellement triste ». J’aime beaucoup les puzzles, réaliser un film, c’est un puzzle.
Nous vivons dans un monde très fragile, qui est en danger et les artistes doivent être conscients de cela. Nous sommes des gens très privilégiés. Les autres doivent se battre pour réaliser un film, moi je dois me battre pour ne pas en faire. En tant que cinéaste africain, je me demande comment nous pouvons faire un art universel alors que tout le monde n’y a pas accès. Si le cinéma doit mourir, il mourra du fait que beaucoup de gens ne s’expriment pas. Quand une partie du monde n’a pas l’opportunité de s’exprimer, c’est une grande perte pour le cinéma. Pour soutenir le cinéma, il faut une vision politique.
On ne fait qu’exprimer ce que l’on a sur le cœur. La caméra elle-même définit le film. Maintenant on a le téléphone, j’ai en permanence une caméra dans la poche. Si les gens veulent voir un film sur un téléphone portable, c’est très bien. La liberté que j’ai de tourner est l’équivalent de votre liberté de choisir le support. Si je suis tranquille chez moi en train de regarder quelque-chose, je ne veux pas voir débarquer la police du cinéma parce que je ne suis pas devant un grand écran !
Je ne commence un film que lorsque j’ai l’impression que quelque chose se développe en moi. Il faut vraiment que ce soit quelque chose qui mérite la peine d’être conté. Mon principal ennemi dans le cinéma, c’est moi-même, je n’ai pas des idées toutes les cinq minutes. Je ne suis pas un réalisateur classique qui sort d’une école de cinéma, je suis encore en train de me découvrir moi-même. Je ne veux pas faire des films pour faire des films. Il y a tellement de choses à voir aujourd’hui que ça pose un problème.
Pour réaliser un film, j’ai moins besoin de me battre que ceux qui commencent aujourd’hui. Je pense que se battre donne aussi le prix de ce que je fais. J’ai l’impression de bien défendre ce privilège. Personnellement je travaille avec intelligence avec les producteurs. Je n’ai jamais vécu de conflits. J’ai besoin de ce dialogue là pour avancer.
La salle de cinéma est du domaine du sacré, ce n’est pas discutable. Le libéralisme fait que le clique l’emporte. Quand on est dans une salle, on est relié avec nous et avec les autres. Quand je regarde sur mon téléphone, je me sens comme un malade addict. Dans la salle de cinéma, je sens ma vie et parfois celle des autres. Ce qu’offre la salle, c’est l’obligation de sentir quelque-chose.
L’être humain a besoin d’histoires. Les créateurs et les scénaristes, alors qu’on n’a jamais eu autant besoin de contenu, n’ont jamais été aussi maltraités. Les salaires des acteurs/scénaristes/réalisateurs, ce n’est pas du tout la fête en France. Je pense qu’il est très important que nous nous rassemblions, que nous nous syndiquions. On fait tout plus vite, pour moins d’argent et pour moins de temps de réflexion.
Le cinéma est un peu le parent pauvre de l’industrie. Nous avons une obligation : soutenir les indépendants, la passion, l’art. Tout cela concerne aussi les salles de cinéma. Le cinéma, plus que jamais, a besoin de gens comme nous pour se battre, faire de nouvelles choses.
Si j’avais commencé aujourd’hui, j’aurais l’impression d’avoir plein de possibilités. Mon désir de réaliser un film passerait par n’importe quel support. Les cinéastes existent peu sur les plateformes. On n’a pas l’impression que les plateformes inventent des cinéastes. Elles noient plus qu’elles révèlent. Peut-être que j’aurais pu vendre La Fracture a une plateforme et en faire une série… Elles ont été en avance sur plein de choses. Il faut essayer de réveiller les spectateurs. Il faudrait faire une piqure de rappel et obliger tout le monde à venir à Cannes dans le Grand Théâtre Lumière. Il faut redonner le goût de la salle. Se rendre dans une salle de cinéma nous rend actifs alors que regarder un film est plutôt une démarche passive.