Alexandre Desplat et Guillermo del Toro : tandem musical le temps d’une leçon

Leçon de musique de Guillermo Del Toro & Alexandre Desplat © Amélie Canon / FDC

Durant une heure et demie, Alexandre Desplat et Guillermo del Toro ont évoqué leur collaboration, guidés par le spécialiste de la musique de film Stéphane Lerouge. Ils ont partagé leur regard sur la bande originale, l’un en tant que compositeur, l’autre en tant que réalisateur. Voici quelques morceaux choisis de cette conversation au sommet. Une leçon de musique orchestrée par la SACEM.

Alexandre Desplat évoque les raisons qui l’ont mené vers la musique de film :

Le cinéma a été mon Eldorado. Mes idoles d’adolescence, c’était le Nouvel Hollywood : Spielberg, Scorsese, De Niro. En devenant cinéphile, j’ai découvert l’histoire du cinéma, donc celle de la musique de film. C’est devenu compulsif : j’achetais des disques, j’écoutais tout ce qui me passait sous la main. Je retournais au cinéma pour écouter les films. J’achetais les vinyles d’import. En écoutant toutes ces musiques, je me suis rendu compte que tout était possible au cinéma : qu’on pouvait un jour écrire pour un quatuor à cordes, un autre jour pour un orchestre de jazz. Mais surtout, que la musique apportait une dimension supplémentaire à certains films. Un nouvel acte, un nouvel espace. Et que ça pouvait être très beau.

Guillermo del Toro sur son rapport à la musique de film :

Le premier disque que j’ai acheté dans ma vie, c’est la bande originale des Dents de la mer. Le deuxième, c’était Le Parrain. Depuis, j’écoute des musiques de films 90 % du temps. Quand j’étais gamin, le streaming n’existait pas, et la seule façon de revoir un film, c’était de fermer les yeux dans une pièce plongée dans le noir et d’écouter le vinyle. C’est ce que je faisais. La plupart des disques que je possède sont des bandes originales. La plupart des musiciens que j’admire, comme Quincy Jones, viennent du jazz. Pour moi, la version moderne de la BO, c’est de « riffer » avec les images, comme le jazz avec les notes. Je crois que la première partie de la composition d’une bande originale, c’est la caméra qui la donne. C’est elle, la première note de musique d’un film. C’est au film de donner la tonalité.

Le compositeur à propos de ses influences :

Toutes mes influences étaient sans doute très lisibles au début. Mais dans presque toutes les musiques que je compose, j’injecte des rythmes brésiliens, africains, grecs, et des mélopées inspirées par des chanteurs burundais… Des choses improbables qui ont nourri mon imaginaire. Ce monde imaginaire, c’est le mot-clé : un créateur, c’est quelqu’un qui parvient à mettre en forme toute son imagination. Le fait de pouvoir développer un discours musical face à une image qui t’inspire, cela vient de tout ce qui t’a nourri depuis l’enfance.

Le cinéaste à propos de son premier choc musical au cinéma :

Les Dents de la mer, bien sûr ! Steven Spielberg a hérité d’un ADN musical par sa mère. Mais pour moi, le secret de ce film, et la clé de son succès, c’est qu’il filme comme un compositeur, et que John Williams compose comme un réalisateur. Quand j’étais gosse, en voyant ce film, j’ai compris que la réalisation et la bande originale ne faisaient qu’un. Pour moi, Alexandre n’est pas un compositeur, mais un réalisateur. La musicalité de la caméra doit être partagée entre le réalisateur et le compositeur pour que la musique fonctionne.

Alexandre Desplat sur sa manière d’accompagner les personnages :

La musique d’un film commence souvent au début et l’accompagne jusqu’à la fin, dans un déroulement chronologique. La musique que j’écris s’intéresse davantage aux personnages qu’à l’image ou à l’action. J’ai d’ailleurs peu composé pour des films d’action. Je sème des petites graines pour suivre leur évolution, jusqu’à une séquence clé où la mélodie s’épanouit enfin.

Le compositeur sur son travail avec les cinéastes :

C’est le film qui m’emmène. C’est la beauté du film qu’on me propose, et dans lequel on m’invite, qui me permet de m’y glisser, comme un acteur le ferait. Le compositeur n’est qu’un invité dans ce théâtre. Je me sers des outils que j’ai emmagasinés : les outils musicaux, bien sûr, mais aussi émotionnels – nourris par mes lectures, mes visites de musées… Et je partage tout cela avec le film et le cinéaste. Je propose des choses, et le réalisateur me guide vers l’esthétique de son film. Je suis là pour l’aider à trouver une voie musicale qui appartienne au film, mais qui en même temps l’emmène ailleurs que là où il était. Je suis, en quelque sorte, le troisième auteur du film.