Entretien avec Alba Rohrwacher, membre du Jury des Longs Métrages

Jean-Louis Hupé / FDC

Alba Rohrwacher incarne à l’écran une sensibilité rare, entre fragilité et éclat, et impressionne par son intensité et sa justesse. Venue du théâtre et révélée par un cinéma d’auteur exigeant, elle a traversé les films de Luca Guadagnino, Marco Bellocchio ou encore d’Alice Rohrwacher, sa sœur, avec une grâce singulière. Membre du Jury des Longs Métrages cette année, elle évoque son parcours.

Quel a été le déclic, le moment précis où vous vous êtes dit que devenir actrice était votre voie ?

Personne, dans ma famille, ne s’attendait à ce que j’emprunte cette voie, car j’étais une petite fille très secrète. Un jour, je suis tombée amoureuse du cirque d’artistes de rue du Bidon. À l’époque, je faisais de la gymnastique et je rêvais de mener cette vie-là. La rencontre avec ces artistes français a été un véritable déclic : ils avaient la possibilité de s’exprimer avec leur corps et avec leur voix. Mais je gardais ce rêve très secret. D’une manière générale, je garde à l’intérieur de moi les choses importantes de ma vie. Cela n’a jamais été un désir exprimé au reste du monde, mais plutôt un appel intérieur, sans raison logique.

À quel moment ce rêve s’est-il concrétisé ?

Lorsque j’ai terminé le lycée, à 17 ans, je suis entrée dans une école de théâtre, et j’ai immédiatement rejoint sa compagnie. C’est à travers le théâtre que j’ai compris que le métier d’actrice allait prendre une grande place dans ma vie. Deux ans plus tard, j’ai intégré le Centro Sperimentale di Cinematografia de Rome, l’école nationale de cinéma en Italie. C’est un établissement très sélectif. Cette étape a changé ma vie.

Quels comédiens vous ont inspirée et continuent d’influencer votre démarche artistique ?

Quand j’avais 17 ans, j’ai découvert Leonardo DiCaprio dans Rimbaud Verlaine (1995), le film d’Agnieszka Holland. Il m’a impressionnée : il était très jeune, et déjà capable d’interpréter des rôles très complexes. Il a été pour moi un repère important. C’est grâce à lui que j’ai compris que tout était possible, et son début de carrière m’a donné confiance. Mais mes reines de cinéma restent Meryl Streep et Gena Rowlands. Tout le travail que Gena Rowlands a accompli avec John Cassavetes a été une immense source d’inspiration. La liberté de son jeu dans les films qu’ils ont tournés ensemble m’a profondément nourrie.

« Il y a, dans mon approche, quelque chose de très sacré »

Quand vous regardez aujourd’hui vos premiers rôles, quel regard portez-vous sur la jeune actrice que vous étiez ?

Je n’ai pas changé, et c’est une chance. Bien sûr, je suis aujourd’hui plus sûre de moi, plus expérimentée. Certains rôles ont changé ma vie et ma façon d’être actrice. Mais mon approche — fondée sur l’écoute, et sur un respect absolu du personnage et du metteur en scène — est restée la même. Elle s’est enrichie, mais elle n’a pas changé. Je considère cela comme une bénédiction. Je vois le cinéma comme une religion, et mon métier comme une mission. Il y a, dans mon approche, quelque chose de très sacré.

Hungry Hearts, de Saverio Costanzo, vous a valu une récompense à la Mostra de Venise. Comment avez-vous abordé ce personnage complexe ?

J’ai accordé une confiance aveugle à Saverio Costanzo, avec qui j’avais déjà travaillé sur La Solitude des nombres premiers (2010). Pour ce film, j’avais mené un important travail sur le corps, en perdant quinze kilos, car le personnage était anorexique. Sur Hungry Hearts, nous avons beaucoup travaillé, avec Saverio et mon partenaire de jeu Adam Driver. Nous avons formé un trio un peu magique. Même si mon personnage était très dur, je croyais en cette mère. Je suis capable d’aller n’importe où, tant que je crois à mon personnage. J’ai besoin de cette connexion pour ne pas avoir peur de repousser mes limites. C’est la même chose avec un scénario : parfois, j’accepte un film pour une toute petite phrase qui me touche profondément, sans que je puisse expliquer cette alchimie. Ce n’est jamais un choix calculé.

Vous avez tourné trois films et deux courts métrages avec votre sœur Alice. Comment décririez-vous cette relation professionnelle ?

C’est toujours pour moi une immense joie de tourner avec elle. Ensemble, on s’autorise à explorer des personnages paradoxaux ou extrêmes. Elle me pousse vers des territoires que je n’ai pas l’habitude d’explorer. Ce travail se poursuit aussi en dehors des tournages : nous parlons beaucoup de nos carrières respectives. C’est une chance d’avoir à mes côtés quelqu’un avec qui je peux toujours être totalement franche — et qui l’est aussi avec moi. Nous sommes capables de nous dire toutes les vérités. Nous partageons la même mémoire, ce qui nous donne un langage créatif commun, un alphabet de création infini.

Si vous pouviez explorer un genre cinématographique que vous n’avez pas encore abordé, lequel choisiriez-vous ?

J’aimerais beaucoup tourner une comédie musicale !