Rencontre avec Carlos Reygadas, membre du Jury des Longs Métrages

© Jean-Louis Hupe / FDC

Le cinéma de Carlos Reygadas marque les esprits par la force de ses images. Artisan de la perception, il s’est imposé dès son premier film, Japón — mention spéciale du Jury de la Caméra d’or en 2002 —, puis à deux reprises en Compétition : avec Lumière silencieuse (Prix du Jury, 2007) et Post Tenebras Lux (Prix de la mise en scène, 2012).

Quel était votre rapport au cinéma avant d’en faire votre métier ?
Avant mes 18 ans, ce n’était qu’un divertissement. Puis, alors que j’étudiais le droit, j’ai commencé à regarder des films un peu au hasard, et j’ai compris que le cinéma pouvait être bien plus que cela. J’ai voulu voir tous les films de Fassbinder, Marcel Carné, Carlos Saura, et les réalisateurs japonais. Vers la fin de mon cursus, je me suis dit que je pourrais peut-être, un jour, faire un film. Mais j’aimais profondément le droit, alors j’ai poursuivi mes études. Ce n’est qu’en entrant dans la vie active que j’ai réalisé que je ne voulais pas de cette vie-là.

Qu’a-t-il fallu pour que vous vous sentiez prêt à quitter votre métier d’avocat ?
J’avais économisé un peu d’argent, tout allait bien dans ma vie. Je suis retourné à Bruxelles, où j’avais vécu, et j’ai recommencé à regarder des films sur VHS : je les passais en avant, en arrière, je prenais des notes… C’est comme ça que j’ai appris la technique. À l’INSAS, j’ai rencontré un Argentin, Diego Martinez Vignatti, qui est devenu le chef opérateur de mes deux premiers films. Il m’a aidé à obtenir du matériel — des caméras de l’école, de la pellicule 8 mm noir et blanc périmée — puis m’a présenté des amis, avec qui j’ai encore beaucoup appris. Nous avions 27 ans, personne n’était encore dans le métier. Ensemble, nous avons fait Japón.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées à vos débuts ?
Il y avait tellement d’excitation que rien ne m’a semblé difficile. Nous avons tourné pendant trois ou quatre mois. Je m’étais beaucoup préparé, j’y ai mis toute ma vie. À l’époque, je n’avais ni enfants ni obligations. C’est pour cela que j’ai toujours rejeté l’idée du cinéma comme industrie ou comme travail. Pour moi, le cinéma doit rester un désir, un plaisir — même quand il comporte de la douleur ou des difficultés. Je n’oublie jamais la chance que nous avons de pouvoir en faire.

Quelle est votre méthode d’écriture ?
Nous avons des oreilles, une bouche, une peau… Chaque organe a sa fonction, mais la perception est un tout. Je ne dis pas cela de manière poétique, c’est vraiment une approche sensorielle. Dans un rêve, qu’est-ce qui compte le plus ? Les couleurs, les sons, les mots, les formes, la vitesse… c’est l’ensemble qui crée une émotion. Quand j’écris, je me laisse traverser par cette énergie. J’écris vite, je pars d’une idée générale et je laisse les choses venir, guidé par une sensation.

Vous laissez-vous surprendre sur le tournage ?
Je pense qu’on ne peut pas créer d’images profondes sans les avoir préalablement visualisées. C’est comme un architecte qui suit un plan : il peut ajuster une fenêtre, bien sûr, mais il part d’une vision claire. Pour moi, il faut une préconception forte, une idée visuelle et sonore précise — tout en restant prêt à retravailler la matière.

Qu’est-ce qui vous inspire ?
L’inspiration surgit dans des endroits mystérieux, souvent inattendus et ordinaires. Cela peut venir comme une décharge, en pleine nature ou dans une file d’attente à l’aéroport.

En parlant d’avion, le ciel semble vous inspirer…
Je l’envisage à la manière des impressionnistes : non comme un objet, mais comme une composition de molécules, de lumière et de couleur. Cette manière de percevoir les choses, en dehors des concepts, est philosophique autant qu’artistique. C’est peut-être pour cela que l’impressionnisme reste, à mes yeux, le mouvement d’avant-garde fondamental.

Tarkovski ou Bresson ?
Une année, l’un ; l’année suivante, l’autre. Mais j’éprouve un attachement particulier pour Bresson. Ils sont tous deux radicaux au sens noble du terme — non pas extrémistes, mais ancrés dans la racine des choses. Ce que je reproche à notre époque, c’est de ne plus chercher cette racine. On se contente de suivre les drapeaux qui flottent. Bresson, lui, conceptualise cela de manière remarquable. J’ai une grande admiration pour son courage et sa cohérence.

Pourquoi fabriquez-vous des images ?
Pour partager, simplement. C’est une question que je me suis souvent posée, et je crois que la réponse se rapproche de : « Pourquoi dit-on bonjour ? » Pour voir si quelque chose répond, si le miroir reflète. Nous existons dans le regard de l’autre. Comme les chauves-souris : nous émettons des ondes et attendons leur retour.