RENCONTRE – Joachim Trier : « J’aspire à trouver quelque chose de très personnel et exclusivement cinématographique »
Ses films sont empreints de mélancolie, l’homme déborde d’énergie. Attaché au perpétuel renouveau du langage cinématographique, le très charismatique Joachim Trier a rejoint le Jury des Courts métrages et de la Cinéfondation. Deux courts, deux longs et un projet américain, Louder Than Bombs, avec Isabelle Huppert et Jesse Eisenberg, le réalisateur norvégien donne un coup de boost à sa carrière. Rencontre avec un cinéaste qui monte.

Joachim Trier © AFP / A-C Poujolat
On vous a vu ici, à Cannes, échanger avec les réalisateurs en Compétition des Courts métrages. Cette année, vous participez au Jury de la Cinéfondation et des Courts métrages. Quels conseils donnez-vous à un réalisateur qui débute ?
Attiser leur curiosité et leur amour pour le cinéma, bien dormir pendant le tournage. Pour moi, la réalisation a commencé sur mon siège au cinéma, passionné par le grand écran et les films. Je pense que ce n’est pas bien de faire des films et d’arrêter d’en voir. C’est important de rester en contact avec ce langage.
Vous avez-vous-même commencé votre carrière avec deux courts métrages. Qu’est-ce que ce format a d’idéal pour amorcer une carrière ?
C’est moins cher et ça permet vraiment de s’entraîner à voir à quel point on arrive à se concentrer sur le langage en peu de temps. Ce qui est intéressant aussi, c’est d’expérimenter parce qu’il n’y a pas d’attentes commerciales. C’est quelque chose qu’on ne devrait pas oublier même quand on fait du long.
Puis en 2006, est arrivé Nouvelle Donne (Reprise), votre premier long métrage. Comment vous-êtes-vous lancé dans cette aventure ?
En faisant la même erreur que pour mes courts. Quand j’ai commencé à écrire un long, je me suis dit « Maintenant, je peux raconter tout ce que je veux ! » Et après la première ébauche, on s’est dit « Ok, ça va faire mille pages, ça va durer mille minutes ». Je devais apprendre encore, me concentrer et tirer parti de ce que j’avais appris de mes courts métrages.
Ce film parle de deux jeunes écrivains ambitieux qui vont prendre deux parcours opposés. Cette histoire est directement inspirée de votre vie. Qu’est-ce que vous avez exploré en vous pour Nouvelle Donne ?
J’écrivais avec un très bon ami, Eskil Vogt. On connaissait pas mal de personnes en commun, on en savait pas mal sur l’amitié et l’ambition. Je n’ai jamais essayé de faire de la littérature comme les personnages du film. Mais je savais ce que c’est d’être jeune, ambitieux, intéressé par l’amour et le futur… Ils craignent de ne pas arriver à devenir artistes alors qu’ils en ont vraiment envie et qu’ils essaient vraiment d’y arriver.
Les deux jeunes écrivains rencontrent Sten Egil Dahl, leur idole. Qui est la vôtre ?
Il y en a beaucoup ! Alain Resnais, Tarkovski, Kubrick, Antonioni… Cette semaine, je me suis rappelé à quel point j’admire Abbas Kiarostami. C’est un maître ! Il est très généreux et très instruit.
Qu’est-ce que vous aimez dans sa manière de faire du cinéma ?
Il s’attache à trouver une forme spéciale à chaque fois. D’une certaine manière, il a quelque chose d’humaniste, de classique. D’un autre côté, il expérimente, un peu comme Godard, la combinaison de cette recherche de nouveauté et de l’aspect visuel qui est central.
Nous avons découvert votre deuxième film, Oslo 31 août, au Certain Regard en 2011. Vous renouez avec le thème du désir de création et de l’autodestruction et développez une esthétique douce, sobre. Quel cinéma voulez-vous créer ?
Mon grand-père, Erik Løchen, était réalisateur. Son film Jakten était en Compétition en 1959. Dans mes souvenirs, je vois mes parents discuter de ce qui existe et qui est uniquement cinématographique. Une des réponses de mon grand-père était « Tati ». Il disait « On ne peut pas en faire une pièce, on ne peut pas en faire un poème, ce n’est pas une chanson : c’est du cinéma ». C’est ce à quoi j’aspire. C’est d’essayer de trouver quelque chose de très personnel qui me reste en tête et essayer d’en faire quelque chose, j’espère, d’exclusivement cinématographique.
Si on considère que les films sont à l’image de leurs réalisateurs, est-ce que vous avez-vous-même des craintes par rapport à votre travail de création ?
Tout le temps. J’ai peur de me répéter, de me perdre, de ne rien trouver de spécial… Mais ça fait partie du travail. Quand on commence à travailler, avec les acteurs, quand on va tourner… Tout ça transcende, ça devient émouvant.
Dans vos deux longs métrages, on retrouve Anders Danielsen Lie, excellent dans la peau de personnages mélancoliques, à la fois intelligents et paumés. N’avez-vous pas envie d’explorer d’autres facettes chez lui ?
Peut-être un jour. On n’a pas vraiment de projet ensemble. Pour mon prochain film norvégien, il n’y a malheureusement pas de place qui lui convienne. Il a beaucoup de capacités et c’est quelqu’un de très drôle. Je pense qu’on pourra faire des choses différentes mais ça l’a intéressé d’explorer la mélancolie. La mélancolie m’intéresse. Elle peut être combinée à d’autres choses. Ce n’est pas un sentiment en soi, c’est plus sous-jacent.
Entretien réalisé par Tarik Khaldi