RENCONTRE – Pablo Trapero : « Ce qui m’attire le plus dans la fiction, c’est cette frontière très vague avec la réalité »
Sans conteste le plus grand ambassadeur du cinéma contemporain argentin à Cannes. Sélectionné pour la première fois en 2002 au Certain Regard, Pablo Trapero est révélé au public international avec El Bonaerense un polar viscéral dans les nuits de Buenos Aires. Six ans plus tard, il revient avec Leonera, en Compétition, et retrace le calvaire d’une mère en prison. Crus, haletants, profondément réalistes, ses œuvres mettent le doigt sur les maux qui rongent l’Argentine. Entretien avec le président du Jury Un Certain Regard.

Pablo Trapero © AFP / V. Hache
Vous avez été révélé sur la scène mondiale ici, à Cannes, au Certain Regard. A quel point cette participation a-t-elle changé votre carrière ?
Beaucoup ! El Bonaerense a très bien été reçu ici. Pour moi, c’était l’opportunité non seulement de rencontrer le public mais aussi la critique et les applaudissements. Après Cannes, mon film a voyagé dans le monde entier. J’en garde de très bons souvenirs, notamment parce qu’on est venu avec mon fils qui avait 40 jours. Vu que c’était juste après 2001, il y avait beaucoup de sécurité et Mateo devait avoir un badge. Et comme il avait 40 jours, j’ai lu quelque part que c’était le plus jeune accrédité de l’histoire du Festival de Cannes.
Vous faites partie des réalisateurs qui, à travers leurs films, dénoncent une dure réalité. Leonera, par exemple, avait alimenté le débat sur les prisons en Argentine. Pour autant, vous apportez à vos films une réelle dimension esthétique et un rythme très travaillé. Comment mêlez-vous réalité et fiction ?
Ce qui m’attire le plus dans la fiction, c’est cette frontière très vague avec la réalité. Ou, inversement, ce qui dans la réalité s’apparente à de la fiction. La vie quotidienne peut contenir des aventures, comme dans El Bonaerense ou comme le cas de cette femme dans Leonera qui est une jeune fille qui commence une vie qui ne paraît pas être la sienne, c’est presque une fiction pour elle. En même temps, ces personnages sont des superhéros de leurs propres vies. C’est ça qui me plaît, l’idée de trouver dans des situations quotidiennes de grandes aventures.
Comment choisissez-vous les thèmes de vos films ?
De différentes manières. Ça peut partir d’une image, d’une nouvelle, d’une peur, d’une fantaisie. Ça a été différent à chaque film. Ce qui vient toujours confirmer mon idée, c’est le besoin de raconter quelque chose qui est ignoré de tous, une réalité qu’on ne connaît pas.
Envisagez-vous de faire du documentaire pur ?
Oui, je prévois de travailler sur un documentaire d’ici peu.
Le cinéma argentin montre sa bonne santé. Cette année, Damián Szifrón est en Compétition avec Relatos Salvajes, Pablo Fendrik présente El Ardor en Séance Spéciale et Lisandro Alonso est sélectionné au Certain Regard avec Jauja. Qu’est-ce qui motive les cinéastes de votre pays ?
Ce qui nous motive tous, c’est l’amour du cinéma. En Argentine, la tradition est de faire mais aussi de voir, de produire. Nous sommes cinéphiles. Tous les films sélectionnés à Cannes sont de réalisateurs très différents avec des goûts et des styles différents, de formes différentes.
Dans Relatos Salvajes, justement, on retrouve Ricardo Darín. C’est un immense acteur avec qui vous avez travaillé à plusieurs reprises, pour Carancho et Elefante Blanco. Quelle relation avez-vous aujourd’hui ?
J’ai dû attendre des années pour aboutir à un projet à sa hauteur. Ça a été Carancho, le premier que j’ai tourné avec lui. On a de très bonnes relations, on s’est beaucoup rapprochés au fil de nos collaborations. Carancho tout juste terminé, je lui ai proposé de faire Elefante Blanco. J’ai beaucoup d’admiration et beaucoup d’affection pour lui, nous sommes amis.
Autre personnalité qui vous inspire, Martina Gusman, actrice, productrice et votre femme. Vous l’avez encouragée à jouer dans des films. Comment travaille-t-on avec sa femme ?
C’est un peu comme avec Ricardo. C’est une grande actrice, je voulais travailler avec elle. Dans le passé, elle a travaillé avec moi comme productrice. Elle est retournée à son premier amour, le théâtre. Alors je lui ai proposé de jouer à nouveau, on a fait Nacido y Criado, puis Leonera, Carancho et elle a un petit rôle dans Elefante Blanco. De très belles prestations à chaque fois. J’aime sa façon de jouer, sa manière de préparer les personnages, de penser le cinéma. Je l’aime !
Il y a deux ans, alors que vous étiez doublement sélectionné au Certain Regard – seul pour Elefante Blanco et en collectif pour 7 Días en La Habana – vous disiez aimer « les films qui changent votre regard ». A quelles conditions un film peut-il y parvenir ?
Toutes les histoires m’ont marqué, m’ont appris quelque chose que je ne connaissais pas, ont réveillé des sentiments que je ne ressentais pas forcément parce que je ne m’y étais pas confronté, je ne m’étais pas confronté à ces problèmes, à ces idées.
Quel film par exemple a profondément changé votre regard ?
Les Temps Modernes. C’est un film que je mentionne souvent parce qu’il me tient à cœur. Chaque fois que je le vois, par chance, je me rends compte que je l’apprécie toujours autant. Quand je le vois, je ressens la même émotion que la première fois. Le spectacle, l’émotion, l’intimité, un mélange de sentiments qui vont de l’amour à la violence.
Depuis Elefante Blanco, le public attend votre prochain projet. Pouvez-vous nous en parler ?
Je prépare un projet mais c’est encore une surprise. Je travaille également sur une pièce de théâtre, sur quelque chose pour la télévision et sur un documentaire.
Propos recueillis par Tarik Khaldi