RENCONTRE – Joel et Ethan Coen : « Nous laissons nos films vivre leur vie »

Ethan et Joel Coen © Getty Images / Oleg Nikishin

Voici trois décennies qu’ils s’amusent à caricaturer le monde au travers de héros excentriques, évoluant toujours à la marge. D’un genre à l’autre, Joel et Ethan Coen ont imposé au cinéma leur vision atypique d’un quotidien où l’humour, toujours grinçant, fait figure de bouffée d’oxygène. De Blood Simple (1984) à Inside Llewyn Davis (2013), en passant par Barton Fink (1991 – Palme d’Or) ou Fargo (1996 – Prix de la mise en scène), quelques-unes des plus célèbres « gueules » du cinéma d’auteur américain ont été « croquées » par leur caméra. Entretien décalé avec le duo le plus décapant du moment.

 

Frères Coen © Getty Images / Oleg Nikishin


Dans lequel de vos films auriez-vous adoré vivre ?

Ethan Coen : Laissez-moi réfléchir, je dois d’abord me les remémorer un-à-un, lentement… (Rires).
Joel Coen : Aucun… Ils sont tous tellement… âpres ! Pour être honnête, nous ne regardons jamais nos films dès lors qu’ils sont terminés. Nous les laissons vivre leur vie. Je ne pense donc pas que mon frère et moi soyons intéressés par leur univers. On préfère rester dans le nôtre !

Et si vous pouviez changer la fin de l’un d’eux ?
JC : Je ne sais pas si vous vous souvenez de la fin de No Country For Old Men (1997). Le personnage de Tommy Lee Jones, le shérif Bell, est assis à table, dos à une fenêtre. Il raconte une vieille histoire à sa femme. C’est une prise assez longue, avec cette fenêtre située en arrière-plan. À un moment, nous avons pensé introduire, à la moitié de son récit, l’arrivée d’une voiture, s’arrêtant au-delà d’un champ, sur la route. Quelqu’un sortait du côté conducteur et se rapprochait de la maison. C’était Anton Chigurh, le tueur psychopathe joué par Javier Bardem, qui revenait, armé de son arme à pression.
Ethan Coen : Et la femme du shérif ne le voyait pas arriver car elle écoutait son histoire parfaitement ennuyeuse. Nous avons également écrit une autre fin pour ce film. Au lieu de Tommy Lee Jones, c’est Cormac Mc Carthy, l’auteur de la nouvelle ayant inspiré le film, qui racontait cette histoire face caméra, vêtu de jambières de cow-boy en cuir. Une fois terminé, il se retournait, s’éloignait, et l’on découvrait qu’il n’avait pas de pantalon !
JC : On a écrit pas mal de fins différentes pour No Country For Old Men. Mais il va vous falloir faire avec celle que l’on a choisie !

 

Avec lequel de vos personnages accepteriez-vous volontiers de partir en vacances ?
JC: Probablement avec Billy Bob Thornton, qui joue le rôle d’Ed Crane dans The Barber (2001). Il a une grande capacité à fermer sa gueule ! (Rires).
EC: Il ne te cassera pas les pieds, ça c’est certain. Pour moi, ce serait plutôt Steve Buscemi, qui interprète le rôle de Donny dans The Big Lebowski (1998). Il est facile à vivre.

Quel genre de cinéma décrit le mieux votre quotidien ?
JC : Certainement pas le western !
EC : Aucun n’y ressemble d’après moi. Le cinéma est pour nous une échappatoire à la vraie vie. A Serious Man (2009) était plus ou moins un film sur notre vie, mais telle qu’elle était lorsque nous étions enfants.

 

Quelle bande originale de film a déjà trotté dans votre tête au point de vous donner des envies de meurtre ?
JC : La réponse classique serait de mentionner le thème à la cithare du Troisième Homme, de Carol Reed (1949). Une fois en tête, il y reste et ne vous lâche plus.
EC : Oui, Le Troisième Homme est une bonne réponse. Il y a aussi ce film dans lequel joue David BowieFuryo, de Nagisa Ōshima (Merry Christmas Mr Lawrence !, 1983). Cette bande originale m’est restée dans la tête pendant des années.

 

Avec quel réalisateur souhaiteriez-vous refaire le monde autour d’un verre ?
EC : Je dirais Erich Von StroheimRéalisateur de l’époque du cinéma muet, NDLR -. Cela pourrait être très intéressant. En plus, son anglais était excellent. J’en profiterais simplement pour échanger avec lui, et pas forcément de cinéma. Nous parlerions de tout et de rien.

 

Quel plan de cinéma illustre le mieux votre duo ?
JC : Probablement qu’à notre âge, c’est un fondu au noir. On vieillit !

Quelle ouverture de film tenez-vous pour un chef-d’œuvre ?
EC : J’ai honte de vous faire une réponse aussi banale mais c’est celle de tout cinéphile : Il était une Fois Dans l’Ouest, de Sergio Leone (1968).

 

Un match entre le 35 mm et le numérique a lieu : qui l’emporte ?
JC: Le numérique va l’emporter. La bataille est d’ailleurs déjà gagnée. Je pense que la question est de savoir combien de temps le 35 mm va rester une option pour le cinéaste. C’est important d’avoir le choix.

 

Quelle artiste symbolise le mieux votre cinéma à travers son art ?
EC : Titien ! Ce n’est pas mon peintre favori, mais j’adore son nom !

Entretien réalisé par Benoit Pavan

(Remerciements à Sarah Combette-Molson)