Rencontre avec Jessica Hausner, membre du Jury des Longs Métrages
Chacun de ses films est une leçon de style cinématographique. La réalisatrice et productrice Jessica Hausner compte cette année parmi le Jury du Festival de Cannes, celui qui a si bien accompagné sa carrière. Son court métrage, Inter-View, a reçu une mention spéciale du Jury de la Cinéfondation en 1999, s’ensuivent trois sélections au Certain Regard – Lovely Rita en 2001, Hotel en 2004 et Amour fou en 2014 – avant de rejoindre la Compétition avec Little Joe en 2019.
Vous connaissez ce que traversent les réalisateurs en Compétition pour l’avoir vécu en 2019. Comment votre expérience passée influence-t-elle votre rôle de membre du Jury ?
J’ai la chance d’avoir été sélectionnée plusieurs fois au Festival de Cannes donc je sais comment cela se passe et ça aide, même si c’est totalement différent d’être ici pour voir les films de toute une sélection. Cannes est l’un des plus grands festivals pour placer un film sous les projecteurs, en Compétition ou dans les autres sélections. Mon tout premier film a été sélectionné au Certain Regard. Cela a été d’une réelle aide car ceux qui financent votre film vous font davantage confiance quand un Festival comme celui de Cannes accueille votre travail.
A chacun de vos nouveaux films, il y a une nouvelle façon de filmer, une idée de plan pas encore explorée ou un nouveau genre. C’est à chaque fois un nouveau challenge pour vous ?
Développer un certain langage cinématographique, c’est quelque chose qui me tient à cœur, mon propre langage cinématographique. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est quelque chose de radicalement différent à chaque film, j’essaie plutôt de trouver des variations ou de renouveler mon langage cinématographique. C’est un challenge et un plaisir de concevoir une mise en scène et une cinématographie.
Comment dirigez-vous vos acteurs ?
Je leur demande d’être très patients. C’est quelque chose qui semble très pragmatique mais sur le tournage de mes films, on rejoue beaucoup les scènes car je tourne de longs plans et c’est parfois très compliqué. Ce n’est pas seulement dû aux acteurs, ce sont les à-côtés, les mouvements de caméra, les dialogues. Nous répétons beaucoup, nous rejouons beaucoup et, même s’il y a le plus petit défaut du monde dans l’arrière-plan, nous recommençons tout. Parfois, les acteurs au premier plan sont brillants mais nous devons recommencer et ça frustre certains acteurs, ce que je comprends.
Vous êtes également productrice au sein de Coop 99, que vous avez créé avec des amis cinéastes. Quels types de projets accompagnez-vous ?
Personnellement, j’aime beaucoup les films qui se lancent dans une démarche risquée dans le sens où ils essaient d’élaborer un langage cinématographique inhabituel. Je pense sincèrement que la manière dont est conçu un film dit quelque chose de plus politique qu’une histoire politique.
« C’est un positionnement politique que de faire un film dans un style non conventionnel car c’est une tentative d’ouvrir nos consciences au monde. »
Je trouve que c’est très important, plus que de choisir un sujet audacieux et en faire un film conventionnel.
Pensez-vous que le film de genre reste difficile d’accès ?
Ce qui est intéressant à ce sujet, c’est la question de la diversité et l’inclusion. Malheureusement, nous sommes de plus en plus conscients que le film de genre reste quelque chose de très spécifique à un cinéma d’hommes blancs, essentiellement américains. Donc maintenant que nous voyons plus de films réalisés par des femmes, des films d’Afrique ou d’Asie, on comprend soudainement que le cinéma de genre n’est qu’une section réservée à une partie du monde et à un genre, mais qu’il existe d’autres personnes dans d’autres régions du monde qui ont des conceptions du style et de l’écriture cinématographique complétement différentes.
Avez-vous souvenir d’une séance de cinéma qui vous a particulièrement bouleversée ?
Quand j’ai vu Turkish Delight de Paul Verhoeven. Je l’ai vu alors que je commençais à peine mes études de réalisation, je devais avoir vingt ans, c’était un été particulièrement chaud à Vienne et personne n’allait au cinéma, tout le monde préférait aller nager. Je venais de me séparer de mon petit-ami, je n’avais pas envie de m’amuser et j’allais au cinéma tous les jours. J’ai vu Turkish Delight, j’ai été tellement fascinée par ce film et j’ai tellement pleuré ! Ce film m’a profondément émue et je n’arrêtais pas d’aller le voir.