Rencontre avec Dieudo Hamadi, membre du Jury des Longs Métrages 

© Jean-Louis Hupe / FDC

Deux courts métrages, des documentaires, une série de fictions en postproduction : le Congolais Dieudo Hamadi, membre du Jury des Longs métrages, évoque son parcours dans un pays où le cinéma a été effacé par la guerre.

Vous êtes le meilleur représentant du cinéma de votre pays. Y a-t-il eu une tradition cinématographique en République démocratique du Congo avant la guerre ?

Il y a eu une génération de cinéastes très convoités avant les années 1990. La rupture a été brutale avec la guerre : tous ces cinéastes, formés pour la plupart à l’étranger, ont dû partir en exil. Entre cette génération et la mienne, il y a donc comme un vide, creusé par le conflit. Quand j’ai débuté dans le cinéma, je n’avais presque plus de repères. Les églises avaient remplacé les salles de cinéma. Aujourd’hui, voir un film congolais au Congo relève du miracle. En passant derrière la caméra, j’ai très vite appris à tout faire, souvent pour la première fois.

Vous avez toujours tourné vos films au Congo ?

Oui, tous mes films ont été réalisés au Congo. Je me suis fait connaître par le biais du cinéma documentaire qui, dans mon cas, était très politique. C’était un moyen de parler du mal, des blessures, du traumatisme. Et comme ce que je montrais n’était pas toujours à l’avantage des dirigeants, cela n’a pas suscité leur intérêt. D’autre part, il n’y avait aucune infrastructure pour projeter ces films. J’étais connu à l’étranger, mais quasiment anonyme dans mon pays. Jusqu’en 2020, l’année du COVID, avec mon film En route pour le milliard. Il a été proposé à Cannes, et nous avons été sélectionnés. Ce label « Cannes 2020 » a suffi pour éveiller l’attention autour de notre travail.

Que raconte En route pour le milliard ?

C’est l’histoire de rescapés d’un conflit aujourd’hui oublié au Congo, l’autre guerre des Six Jours, comme on l’appelle. En 2000, le pays est divisé en deux, en guerre. À Kisangani, d’où je viens, deux armées étrangères soutiennent deux groupes rebelles. Pendant six jours, ils s’affrontent dans la ville. J’avais 16 ans, et cet événement est resté en moi.

Des années plus tard, je suis retourné à Kisangani avec le désir de raconter cette histoire. J’ai découvert qu’une partie des habitants avait tout perdu. Ces rescapés de guerre se sont regroupés en association, et depuis, ils tentent d’obtenir réparation. Je suis arrivé au moment où ils s’apprêtaient à quitter leur ville pour rejoindre Kinshasa et rencontrer les plus hautes autorités du pays, avec l’espoir d’être enfin entendus. Dix-huit ans s’étaient écoulés entre la guerre et ce voyage auquel j’ai pris part avec eux. Comme ils avaient peu de moyens, le seul moyen de transport possible était un bateau, pour descendre le fleuve sur près de 2 000 kilomètres.

J’ai suivi ce périple avec ma caméra. Ce fut aussi une découverte pour moi : je partageais leur quotidien, leur manière de vivre, leur détermination.

Comment est née votre passion pour le cinéma ?

Dans un pays où la culture du cinéma a été brutalement effacée par la guerre, j’ai grandi avec les blockbusters américains, avec Stallone, Schwarzenegger… Mais en 2007, j’ai eu la chance de participer à un concours organisé dans ma ville par le chorégraphe Faustin Linyekula. J’ai alors découvert d’autres films, d’autres regards, guidé par des personnes capables de m’apprendre à regarder. C’est là que j’ai entendu parler, pour la première fois, de cinéastes comme Raymond Depardon, Rithy Panh, Jim Jarmusch…

Bien avant cela, mon père m’avait offert un ordinateur, ce qui était un luxe. J’y faisais des montages de clips ou de publicités pour des amis. Ça m’a passionné. Et quand j’ai intégré cet atelier, j’ai voulu aller plus loin.

Un second atelier, plus approfondi, a eu lieu quelques mois plus tard à Kinshasa, toujours grâce à Faustin. Il était animé par un autre Congolais de la diaspora, Djo Munga (Viva Riva !, 2010). Les professeurs venaient de l’INSAS en Belgique et de la Fémis. C’est là que le déclic s’est produit : j’étais censé repartir pour continuer mes études de médecine, mais j’ai appelé mes parents pour leur dire que je restais à Kinshasa pour faire du cinéma. C’était en 2007.

Je ne savais pas encore par où commencer. J’étais très conscient des contraintes techniques dans mon pays. Mais en regardant 10e Chambre (2004) de Raymond Depardon, j’ai compris qu’un simple dispositif — une caméra dans une salle de tribunal — pouvait faire naître une grande force narrative. Il suffisait d’un lieu, d’un regard, pour susciter autant d’émotions. Et là, tout est devenu possible.