Rencontre avec Leïla Slimani, membre du Jury des Longs Métrages
Prix Goncourt en 2016 pour Chanson douce, l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani rejoint le Jury des Longs Métrages avec la curiosité d’une grande cinéphile. Sensible aux mots comme aux images, elle s’essaie actuellement à l’écriture scénaristique pour l’adaptation de sa trilogie Le Pays des autres.
À quand remonte votre premier choc de cinéma ?
Je devais avoir quatre ou cinq ans, et c’était sans doute une comédie musicale, Chantons sous la pluie, ou peut-être un film dansant avec Marilyn Monroe. Mes parents m’ont montré beaucoup de films de l’âge d’or. Ce sont des films que je transmets à mes enfants ou que je revois seule. J’y suis restée très attachée. Ces films conservent un mystère : on les revoit beaucoup plus tard et on découvre tout autre chose que ce qu’on y avait vu étant enfant.
Quel est votre rapport à la salle ?
Je vais presque tous les jours au cinéma, le matin. Quand j’habitais encore à Paris, il y avait un cinéma de quartier que je continue de fréquenter quand j’y retourne : les Cinq Caumartin, où se rendent les cinéphiles du quartier. La salle est un rendez-vous avec un film, avec une forme de solitude, ou parfois avec d’autres gens qu’on finit par retrouver. Et c’est agréable aussi de vivre des films ensemble, avec des inconnus familiers.
Quel film marocain recommanderiez-vous ?
Parce qu’il a fait scandale et qu’il a été très important dans l’histoire, à la fois politique et cinématographique : Much Loved, de Nabil Ayouch. Il m’a poussée à écrire un livre qui s’appelle Sexe et Mensonges, et je trouve que c’est un film très important sur la question du corps des femmes, de la sexualité, et qui dit beaucoup des tensions qui continuent à exister dans la société marocaine.
Quel lien établissez-vous entre l’écriture en littérature et pour le cinéma ?
Dès sa naissance, le cinéma a puisé à la source de la littérature. Nous sommes des créateurs de mondes et d’histoires. Nous avons des personnages, une histoire, une narration qui doivent évoluer. La grande différence réside dans l’écriture de ce qui est intérieur, l’écriture du silence, ce que permet le roman. Puis le cinéma est une industrie, avec des questions de moyens importantes. Pour un livre, on peut écrire une bataille de 5 000 figurants avec un simple stylo et un bout de papier.
Quelle est votre expérience en écriture scénaristique ?
J’écris en ce moment avec un ami pour un de ses films. Je suis aussi en train d’adapter ma trilogie Le Pays des autres : je dirige le bureau d’écriture. J’aime beaucoup cela, même si je suis encore très mauvaise en dialogues. Il y en a très peu dans mes romans. C’est l’occasion d’apprendre à en écrire.
Avez-vous le souvenir d’une adaptation de roman qui vous a particulièrement touchée ?
Il y en a une qui est très classique : Le Guépard… ou peut-être Out of Africa. Ce sont vraiment des adaptations devenues des œuvres à part entière. Il y a plein de gens qui ne savent même pas qu’ils sont tirés d’un grand livre. Les réalisateurs ont réussi à en faire des films majeurs, avec leur identité propre. Il y en a un autre : The Hours, qui est une adaptation magnifique – une double adaptation, parce que c’est un livre qui rend hommage à un autre livre, Mrs Dalloway.
Et un livre que vous aimeriez voir porté sur grand écran ?
Peut-être La Trilogie du Caire, de Naguib Mahfouz. C’est le seul prix Nobel arabe, une trilogie sur l’histoire d’une famille dans le Caire des années 1900 à 1930. C’est absolument sublime, ça raconte une Égypte malheureusement un peu disparue, avec des personnages de femmes truculentes, et d’incroyables hommes aussi. Je crois que Youssef Chahine, le réalisateur égyptien, avait cette ambition, mais ça n’a pas abouti.
De quel cinéma rêvez-vous pour demain ?
D’un cinéma qui continue de nous rendre humains, d’un cinéma venu de partout, où toutes les voix puissent s’exprimer. Mais aussi d’un cinéma qui prend des risques. Il y a une phrase très célèbre de Malraux, qui clôt l’un de ses livres : « Par ailleurs, le cinéma est une industrie. » J’aimerais que cette industrie ne prenne pas le pas sur l’histoire, et qu’on revienne aussi à un cinéma plus artisanal, peut-être plus fragile, mais en même temps plus touchant.