Eye Haïdara, portrait de la Maîtresse des Cérémonies du 79e Festival de Cannes

Eye Haïdara © SYSPEO

Eye Haïdara, aux marches du Palais. L’actrice franco-malienne révélée dans Le Sens de la fête, sera la Maîtresse des cérémonies de la 79e édition du Festival. Elle est aussi à l’affiche de L’Objet du délit d’Agnès Jaoui, présenté Hors Compétition. Elle arrive sur la plus grande scène du cinéma mondial avec, dit-elle, l’excitation d’une enfant à la veille de visiter le Parc Astérix.

EYE HAÏDARA « La scène, c'est ma cour de récréation préférée. »

Quelques semaines avant le 12 mai, dans une loge de maquillage feutrée des bureaux de France Télévision à Paris, Eye Haïdara porte un tailleur épaulé aux allures vintage et nous regarde bien en face. Elle pèse ses mots. Elle parle du Festival avec une joie qui n’a rien de fabriqué. « C’est comme quand on était petites et qu’on allait au Parc Astérix ou à Eurodisney : on n’arrive pas à dormir la veille. » Puis se reprend, redevient sérieuse. « Cette scène, elle est mondiale. Ce sont des regards de cinéphiles, des regards de téléspectateurs qui ont ce rendez-vous annuel. Et moi, la scène, c’est ma cour de récréation préférée. Elle fait peur. En même temps, elle donne envie. »

CHERCHER ENSEMBLE

Tout commence à six ans, dans une salle de classe du 17e arrondissement de Paris. Un instituteur passionné monte un club de théâtre avec ses élèves, et il est exigeant. Ce qui frappe la petite Eye, ce n’est pas tant la rigueur que ce qu’elle révèle : cet adulte qui sait tout se retrouve soudain à chercher avec elle. « Il disait : cherche, viens, on cherche encore. J’avais six ans et j’ai vu un adulte ne pas avoir les réponses. J’étais au même niveau que lui. » Des décennies plus tard, elle lui envoie encore des nouvelles. « J’ai besoin qu’il me suive encore. »

L’autre transmission vient de son père, un vidéoclub ambulant à lui seul. « Il y avait des cassettes dans tous les sens à la maison, vraiment partout. » Lui, ce sont les péplums, les westerns, les vieux films américains dont il connaît les répliques par cœur. Elle est attirée par autre chose, un cinéma plus intime, les films avec des enfants dedans. Son père s’en aperçoit. Dans sa collection, il glisse quelques cassettes pour elle :  Les Quatre Cents Coups, Rue Cases-Nègres. « Ce n’était pas son cinéma, mais il avait l’impression que ça allait me plaire. »

EN FAIRE TROP

La Sorbonne, des cours privés, trois ans à l’Académie de théâtre de Lorient d’Éric Vigner, les centres dramatiques de France, le In d’Avignon : elle fait ses armes dans le théâtre public le plus exigeant avant que le cinéma ne la repère. La patience n’est pas naturelle. « Quand tu as une vingtaine d’années, tu es pressée. Mais aujourd’hui, je me dis : tout est venu au bon moment, à chaque fois. »

C’est sur La Taularde d’Audrey Estrougo (2015), aux côtés de Sophie Marceau, qu’elle comprend quelque chose d’essentiel. Elle joue à 4000%, se fait physiquement mal pour habiter ses scènes, une semaine sans manger pour un plan en mitard. « Ça se voyait à peine. » Elle regarde sa partenaire se parer d’une même intensité sans s’abîmer. « Je n’ai pas besoin de me faire mal pour faire du cinéma. Mais ce moment où tu en fais trop, tu es obligée de le traverser. C’est essentiel quand tu es jeune. » Sophie Marceau, si ancrée, l’apaise. « L’actrice que je suis a grandi avec cette rencontre-là. »

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Thibault GRABHERR
Julien Panié
Les Films du losange

LES VOIX DU MONDE

Le Sens de la fête la révèle au grand public en 2017. Happée par la tragédie depuis l’adolescence, c’est avec Jean-Pierre Bacri, sur ce tournage, qu’elle renoue avec la puissance du rire.

Ensuite, elle enchaîne : La Lutte des classes (2019), Deux Moi (2019), Les Femmes du square (2022), Six jours, ce printemps-là (2025) de Joachim Lafosse, et récemment, La Maison des femmes de Mélisa Godet. Des rôles aussi différents que les cinéastes qui les lui confient, sans jamais s’installer dans un emploi.

Cette année, Cannes la retrouve doublement : maîtresse des cérémonies de la 79e édition, elle est aussi à l’affiche de L’Objet du délit d’Agnès Jaoui, où elle joue Cora, « la voix de celle qui tape dans les portes pour ouvrir les discussions », dans un film choral sur des générations qui ne savent plus se parler. C’est surtout la cinéaste qui la captive. « Elle met une caméra à un endroit, elle ne la bouge pas et elle raconte ce qui se passe dans la tête de vingt personnes. Elle arrive à être subtile, dans la nuance. Son regard est très rare. »

Julien Panié
Les Films du Poisson/Arte
Marie-Camille Orlando
Anne-Françoise BRILLOT

Fin mai sort Mata, le thriller d’espionnage de Rachel Lang, dans lequel elle incarne une agente de la DGSE, territoire nouveau, registre plus intérieur. On lui demande si elle se dirige vers des rôles de plus en plus engagés. Elle nuance : « Mon état d’esprit, c’est de camper des rôles les plus différents les uns des autres. Mais il faut que ça me raconte quelque chose. Il faut qu’il y ait de la vie, de l’humain, du cœur qui bat. »

Le 12 mai, elle lancera les festivités au Grand Théâtre Lumière, selon une partition co-écrite avec le scénariste et réalisateur Thomas Bidegain. Dans quel état d’esprit ? Elle n’hésite pas une seconde : sincérité, passion, joie. Quarante ans après la salle de classe du 17e, son instituteur recevra sûrement un message. La scène fait peur. En même temps, elle donne envie.