Littérature, histoire et cinéma : l’interview de Volker Schlöndorff pour Le Bois de Klara
En 1979, il remportait la Palme d’or pour Le Tambour, ex æquo avec Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Cette année, Volker Schlöndorff présente à Cannes Première son vingt-huitième film : Le Bois de Klara (Heimsuchung – Eine Jahrhundertgeschichte), librement adapté du roman éponyme de l’autrice allemande Jenny Erpenbeck. C’est l’histoire d’une maison au bord d’un lac, dans laquelle plusieurs vies, plusieurs générations vont se succéder, ayant toutes pour point commun ce lieu, et le fait d’en avoir été arrachés par le cours de l’Histoire.
Il y a presque 50 ans, vous remportiez ex æquo la Palme d’or avec Apocalypse Now de Francis Ford Coppola pour Le Tambour… Quel souvenir en gardez-vous ?
Eh bien, c’est le sommet, on n’oublie pas ! Surtout au moment où on pense que c’est un sommet temporaire. En même temps, on compare toujours tout ce que vous faites par la suite à ce sommet. « C’est bien, mais ce n’est pas Le Tambour”. Et puis, encore une étape plus tard, on se dit, c’est quand même une énorme chance d’avoir eu un sommet comme ça dans sa vie.
Dans Le Bois de Klara, vous adaptez de nouveau une œuvre littéraire. Qu’est-ce qui vous intéresse autant dans ce passage de la littérature au cinéma ?
D’abord parce que je suis un grand lecteur et que cela met mon imagination en marche. Quand j’étais plus jeune, ce qui arrivait aux personnages dans un roman me touchait souvent plus que ce qui arrivait aux gens dans la vie réelle, ou à moi-même. J’ai toujours traité des auteurs très différents, et il s’agit toujours d’un coup de cœur pour un roman. Je ne suis pas fou d’un auteur en particulier, je suis fou de romans qui me touchent parce qu’ils reflètent une partie de ce que j’ai vu.
Qu’est-ce qui vous a touché dans ce roman de Jenny Erpenbeck ?
C’était un coup de foudre pour l’écriture. Le roman est écrit d’une façon très morcelée, avec des allées et venues en avant, en arrière, etc. J’ai été énormément touché par l’aspect ordinaire de ces destins. Il n’arrive rien de spécial. Et pourtant, pour tous ces gens, sur soixante-dix ans, rien ne se passe comme chacun l’aurait prévu. Car l’Histoire intervient et change le cours de leurs vies. Et je crois qu’aujourd’hui encore, nos vies semblent dépendre beaucoup plus de forces que nous ne pouvons pas contrôler. Comment, néanmoins, garder le goût de la vie ? C’est le thème sous-jacent du film.
Cette maison est un personnage à part entière : comment avez-vous pensé les décors ?
La maison que l’on voit dans le film n’est pas un décor, elle était même en réalité la maison de vacances d’Albert Einstein, qu’il a dû fuir lors de la prise du pouvoir des nazis. On a eu la chance de retrouver des documents de la construction de cette maison, qu’il avait fait bâtir par un jeune architecte du Bauhaus, à qui il a donné carte blanche. Le problème c’était que la maison n’est pas du tout au bord d’un lac ! Le lac se situait à 40km de là. Et par l’art du champ-contre champ et un peu de CGI, on a pu fondre les deux endroits en un. Je crois complètement à l’unité de ce lieu.
“Je suis né en 1939. Et cette guerre, les nazis et le temps d’après, ça m’a poursuivi toute ma vie.”
Comment avez-vous fait interagir les acteurs avec le lieu ?
Nous avons eu la chance de pouvoir venir et revenir pendant un an sur le lieu. Les acteurs ont pu s’y habituer. S’y sentir chez eux, avec les enfants. On a même fait un camp de vacances deux mois avant le tournage. C’est important qu’ils créent un lien aussi avec cet endroit. Pour qu’ils se sentent chez eux, qu’ils puissent improviser.
Comme régulièrement dans votre filmographie, le sujet – ici, une maison allemande – est prétexte à raconter la grande Histoire…
Oui… Je n’y peux rien. Je suis né en 1939. Et cette guerre, les nazis et le temps d’après, ça m’a poursuivi toute ma vie. J’envie les générations qui sont nées après, qui ont d’autres histoires à raconter. Lorsque je suis arrivé en France, à quinze ans, j’ai commencé à m’interroger sur comment tout cela a été possible ? Je n’ai pas fini de donner la réponse. C’est peut-être pour ça que je fais du cinéma.
Parlons du jardinier, seul personnage immuable que ni le temps ni les événements n’atteignent…
Il m’a donné la liberté de traiter ça comme une fable. S’il y a un personnage qui ne vieillit pas pendant soixante-dix ans, parce qu’il est vieux dès le début, c’est que nous ne sommes pas dans le néoréalisme. On est ailleurs. Il ne donne jamais son avis, sauf en grommelant. Et les personnages le traitent comme s’il n’était pas un être humain. Il n’y a pas d’interaction. C’est comme s’il était en flottement. Ça m’a permis d’installer le film dans une vague métaphysique, puisque dès le début, on voit des personnages un peu fantomatiques.