Rencontre avec Paul Laverty, membre du Jury des Longs Métrages
Depuis trente ans, Paul Laverty écrit les films de Ken Loach – Le Vent se lève (2006), Moi, Daniel Blake (2016), Sorry We Missed You (2019) -, mais aussi ceux de sa femme, la réalisatrice espagnole Iciar Bollaín. Premier scénariste à siéger au Jury depuis plus de trente ans, il est membre du Jury des Longs Métrages 2026, sous la présidence de Park Chan-wook.
En tant que scénariste, un script qui se voit : c’est un atout ?
Je fais ça depuis si longtemps que j’y suis toujours attentif. Mais quand on remarque le scénario en regardant un film, je pense que c’est une faiblesse car, ça signifie que le scénario attire l’attention sur lui-même. George Orwell parlait de l’écriture en utilisant l’image d’une vitre, de la transparence. Ce qu’on voit, c’est l’histoire. Si on est très conscient de répliques habiles, ça me sort du film et ça brise le sortilège. Quand ça fonctionne, quand c’est vraiment transparent, j’en suis profondément admiratif, parce que c’est une chose extrêmement difficile à obtenir.
Avez-vous une méthode bien à vous ?
Chaque histoire est différente, et chacune a son propre point de départ. Pour un drame historique comme Le Vent se lève (2006), je me suis d’abord immergé dans l’histoire de l’Irlande. Puis j’ai dû tout oublier et penser aux personnages. Tous les personnages de ce film sont fictifs, ce qui était très important. Ça vous donne plus de liberté en tant qu’écrivain quand vous n’avez pas à suivre un personnage historique réel. D’autres histoires tombent dans votre giron par accident. Tout le processus créatif est toutefois imprégné de collaboration, du chef opérateur au musicien en passant par les acteurs. Et dans tout cela, Rebecca O’Brien (notre productrice) nous a permis de consacrer tout notre temps au côté créatif, là où tant de gens passent cinq, six, sept ans à chercher des financements.
Vous avez écrit L’Olivier (2016) pour votre femme, la cinéaste espagnole Iciar Bollaín : d’où vient cette histoire ?
J’avais lu un article il y a des années sur des oliviers remontant à l’époque du Christ qu’on déracinait pour les vendre à des banques et des entreprises à travers le monde. L’idée d’un arbre qui est là depuis 2 000 ans ne m’a plus quitté. Je n’ai pas eu le temps de l’écrire pendant dix ans. Et puis finalement, je suis allé voir les oliviers, j’ai marché entre eux, j’ai rencontré les gens. Ça nous a permis de parler de l’Espagne, de ce qu’on y valorise, de la famille, des relations.
Et la genèse de Sorry We Missed You (2019) avec Ken Loach ?
J’étais fasciné par l’image d’un personnage enchaîné à un algorithme, conduisant une camionnette, se croyant libre mais transformé en esclave. William Blake parle de « menottes forgées par l’esprit ». L’histoire émerge après avoir rassemblé ces idées. Ensuite, je couche cela sur le papier, je me pose beaucoup de questions, je les partage avec Ken. Nous sommes nos critiques les plus sévères : est-ce assez riche ? Ce petit conflit a-t-il un écho sur quelque chose de plus grand ? J’examine toujours le pouvoir dans l’histoire, qui le détient.
Vos films peuvent être très sombres, mais il y a toujours une touche d’humour. C’est important pour vous ?
De mon point de vue, la vie est une grande comédie, même dans les circonstances les plus difficiles. Si vous passez du temps avec des travailleurs, ou dans une usine, ou simplement avec n’importe qui, il y a des moments de grande joie et d’hilarité. La vie recèle beaucoup de plaisirs et de contradictions en elle. On essaie de capturer ça. Même dans Moi, Daniel Blake (2016), qui est une tragédie, il y a des moments où l’on rit de ce que les gens font.
Rappelez-nous les circonstances de votre rencontre avec Ken Loach.
Je travaillais en Amérique centrale en tant qu’avocat des droits de l’homme, témoin direct de la guerre terroriste que la CIA menait via les Contras contre le Nicaragua. Quand je suis rentré, j’en avais assez d’écrire des rapports. Je me suis dit que j’allais faire un film. J’ai écrit à des dizaines de réalisateurs. Ken a été l’un des rares à m’avoir vraiment répondu.
J’avais cette idée qui est devenue La Chanson de Carla (1996). Il m’a dit : « C’est loin, je ne parle pas espagnol, il y a une guerre là-bas, il n’y a pas d’industrie cinématographique. » Je lui ai dit que j’allais le faire quand même. Il m’a dit : « Essayez juste d’écrire quelques scènes. » Et là c’était comme une drogue. On arrête de décrire un personnage et on commence à imaginer sa voix, ses dialogues. La première moitié du film a jailli d’un coup. De la rencontre avec Ken jusqu’au tournage, cinq ans ont passé : il a eu le courage de le faire, et très peu d’autres réalisateurs l’auraient fait.