Rencontre avec Ruth Negga, membre du Jury des Longs Métrages
Actrice irlando-éthiopienne formée au théâtre shakespearien, révélée à Cannes en 2016 avec Loving de Jeff Nichols, Ruth Negga a rejoint les rangs du Jury des Longs Métrages sous la présidence de Park Chan-wook. Rencontre avec une femme qui pense le cinéma comme un acte vital et politique.
Loving était en Compétition en 2016. Le film conte l’histoire vraie d’un couple mixte persécuté. Dans Clair-obscur de Rebecca Hall (2021), vous jouez une femme qui dissimule son identité. Vous-même êtes irlando-éthiopienne. Est-ce cette sensibilité qui vous attire vers ces rôles ?
L’expérience des femmes noires dans l’histoire et aujourd’hui m’importe évidemment. Je me déplace dans le monde en tant que femme de couleur. Ma capacité à travailler est redevable aux avancées faites par les actrices noires du passé, les artistes noirs, les militants noirs. Mildred Loving était très importante pour moi parce que je veux donner voix aux histoires qui n’ont pas reçu l’attention qu’elles méritent, aux histoires de gens effacés du passé. Et surtout maintenant, alors que les droits civiques en Amérique sont démantelés de toutes parts. L’arrêt Loving v. Virginia, obtenu par ce couple de la classe ouvrière, est aujourd’hui menacé, or des gens ont donné leur vie pour ça, ont survécu non seulement à l’humiliation, mais à la violence. C’est notre responsabilité, en tant qu’êtres humains et en tant qu’artistes, de le nommer et de dire non.
Qu’est-ce que vous cherchez dans un film, quand vous acceptez un rôle ?
Une voix qui a de l’intégrité, j’aime le récit qui bat au rythme d’un tambour différent. Tous les conteurs que j’admire ont une fidélité à leur propre rythme, à leurs propres idées. Et le cinéma est une documentation de notre temps. Est-ce que ça capte l’esprit du temps ? Si vous regardez Blow Up d’Antonioni (1966), vous regardez l’esprit des années 60. Birth of a Nation de Griffith est un film profondément raciste, pourtant célébré pour l’inventivité de sa forme, et les lynchages ont augmenté en Amérique après sa sortie. Le cinéma ne reflète pas seulement son époque, il agit sur elle.
« Le cinéma documente ce que nous ressentons »
Vous avez joué Ophélie, Hamlet, Lady Macbeth à Broadway avec Daniel Craig. Qu’est-ce que la scène vous a appris de différent du cinéma ?
L’endurance, sur le long terme. Mais je ne sais pas si l’on peut vraiment séparer théâtre et cinéma, ils se nourrissent mutuellement. Au cinéma, il faut tenir le moment malgré les installations techniques, les distractions, et même les utiliser. Au théâtre, c’est pareil : un spectateur qui tousse, un téléphone qui sonne : on prend tout. C’est ce qui crée le ici et maintenant. Ce que j’aime dans les deux, c’est la même chose : la collaboration, la communauté. Quand on est dans une grande distribution, dans une vraie troupe, il n’y a rien d’autre que ça, et j’ai manqué de cet esprit de groupe quand j’étais petite.
Ces deux semaines au sein du Jury, c’est pareil : on entre dans cette bulle en famille pour un temps court, et les relations sont d’une intensité étrange.
Un mot, justement, sur l’atmosphère au sein du jury, en cette fin de Festival ?
Il y a une énergie lumineuse parce que je crois que nous sommes tous reconnaissants d’être là. Je sais ce que ça représente, la douleur, la joie, le sang versé dans la fabrication d’une œuvre. Chaque artiste ouvre sa cage thoracique pour nous et nous laisse ressentir à travers ses entrailles ce que nous n’aurions peut-être pas ressenti autrement. J’ai dîné avec Xavier Dolan, qui présidait Un Certain Regard en 2018. Je lui disais que je me sentais inspirée. Il m’a répondu : « Moi, quand je suis reparti, j’avais envie de faire des choses, de créer. » C’est ça. L’art engendre l’art engendre l’art. C’est un point d’appui créatif.