Yesterday the Eye Didn’t Sleep, le regard de Rakan Mayasi
Plaines du Sud Liban et mariage forcé sont au cœur du premier long métrage de Rakan Mayasi. Le réalisateur palestinien nous emmène sur les pas de Yasser, à la recherche de sa cousine disparue lorsqu’il renverse, par accident, un membre d’un clan rival. La solution pour éviter l’embrasement du village : offrir ses soeurs en monnaie d’échange pour la paix. Yesterday the Eye Didn’t Sleep prolonge un thème de société déjà évoqué dans Trumpets in the Sky, court métrage du cinéaste sorti en 2021.
Comment vous est venue l’idée de ce film ?
Ce film est un hommage à ma grand-mère, qui a été contrainte de se marier à l’âge de 14 ans. J’avais un lien particulier avec elle, j’ai grandi en écoutant son histoire maintes et maintes fois, et j’ai fini par y trouver ma propre interprétation dans le cadre de ce film. Elle est décédée trois mois avant le début du tournage. La deuxième raison tient à ma quête permanente de nouvelles façons de faire des films. Comme pour Sky in the Trumpets, mon approche ici a consisté à créer un film avec un budget modeste, sans scénario au format traditionnel, sans matériel lourd, avec une petite équipe et des acteurs non-professionnels.
Quelle était l’ambiance sur le tournage ?
Le calendrier de tournage était dicté par des contraintes de disponibilité et s’est déroulé pendant un cessez-le-feu au Liban. Nous tournions près de la frontière syrienne, séparés seulement par une montagne, et nous pouvions encore entendre des avions de chasse et des explosions en arrière-plan. C’était également le mois sacré du Ramadan, pendant lequel toute l’équipe respectait le jeûne et observait ses rituels. Nous avons donc dû nous adapter à leur emploi du temps, ce qui pouvait parfois s’avérer difficile. Malgré tout, l’ambiance était magnifique.
Qu’avez-vous appris en réalisant ce film ?
La réalisation d’un film à l’approche aussi alternative s’est avérée expérimentale. Le fait d’avoir pu le mener à bien a confirmé que c’est bel et bien possible. J’ai appris à faire confiance à ce processus : faire confiance à la vie, et à le faire collectivement, avec l’équipe et les acteurs. Dans un processus où réalité et fiction se croisent, il est essentiel de rester ouvert à ce que la vie offre, de faire confiance au processus et de lâcher prise. Une fois que nous avons adopté cet état d’esprit, nous avons vécu des moments et des surprises bien plus captivants que tout ce que nous avions initialement prévu.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne de votre film ?
C’est un film au rythme lent, qui invite le public à vivre une expérience quelque peu hypnotique. Il favorise un lien profond avec les personnages et leur environnement au cours de l’histoire. C’est aussi un film poétique où coexistent métaphores et mythologie. J’aimerais que le public mette de côté ses attentes, qu’il se laisse emporter par ce voyage de 100 minutes, qu’il s’identifie aux personnages et qu’il s’imprègne pleinement de leur univers.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir cinéaste ?
Je rêvais de devenir cinéaste depuis l’âge de sept ans. L’idée de créer des images me fascinait et, aujourd’hui encore, je ressens ce même émerveillement enfantin. Après avoir obtenu mon diplôme d’une école de cinéma au Liban, je suis parti en Corée du Sud en 2010 pour suivre un atelier animé par Abbas Kiarostami, qui nous a appris à approfondir la notion de « vérité cinématographique » et dont j’adore le travail. Plus récemment, j’ai suivi un atelier avec le regretté Béla Tarr à Budapest, qui m’a formé à la réalisation de films hors des sentiers battus.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet ?
Mon deuxième long métrage est une comédie noire qui interroge la notion de citoyenneté. Le film s’intitule The Passeport, le scénario est déjà écrit. En bref, il raconte l’histoire d’un homme originaire de Gaza qui dirige une biscuiterie et prévoit de se rendre au Canada pour résoudre un conflit de longue date avec son frère. Cependant, il meurt de causes naturelles alors qu’il est en transit à Belgrade, où son corps reste bloqué. Les autorités serbes se heurtent à des complications pour le rapatrier, car il a quitté l’Égypte illégalement et ne peut pas être enterré en Serbie.