Où est notre place ? La lettre d’Abinash Bikram Shah
C’est le premier long métrage népalais sélectionné au Festival de Cannes ! Les Éléphants dans la brume marque une nouvelle étape dans le parcours du réalisateur Abinash Bikram Shah. Après avoir reçu une Mention spéciale du Jury pour son court métrage Lori au Festival de Cannes en 2022, le cinéaste revient avec un film à suspens qui se déroule au sein la communauté matriarche Kinnar au Népal. Voici la lettre qu’il nous a adressée.
Chère équipe du Festival,
J’ai toujours été touché par la résilience des membres de la communauté Kinnar et leur notion de la famille qu’on se choisit, ce lien de parenté qui n’est pas un lien du sang, mais celui d’un besoin, d’une attention, d’un amour en partage. J’ai eu l’idée de ce film en scrollant sur TikTok pendant le confinement. Je suis tombé sur des vidéos où l’on voyait des femmes Kinnar s’amuser, être heureuses. Ce qui m’a frappé, c’est le contraste saisissant entre ces petits clips pleins de vie et la méchanceté des commentaires. Mais ça ne les empêchait pas de continuer à vivre sans se cacher.
Au Népal, cette communauté est souvent rejetée en marge de la société tout en étant invitée dans les cercles intimistes, car ce sont des figures spirituelles qui portent chance si elles vous bénissent et dont vous avez tout à craindre si elles vous maudissent. J’ai vu dans cette tension entre rejet et dépendance quelque chose de profondément humain. Il arrive trop souvent qu’on les caricature ou qu’on les prenne en pitié. Je voulais en donner un regard plus vrai, les montrer dans toutes leurs contradictions, leur gentillesse et leur dignité.
Au fond, ce film pose une question qu’on finit tous un jour par se poser : quelle est notre place ? Et que faut-il sacrifier pour finalement devenir nous-mêmes ? J’espère que cette histoire dissipera ne serait-ce qu’un peu du brouillard de nos préjugés et permettra aux spectateurs de découvrir une autre personne, ou peut-être une part d’eux-mêmes.
En faisant ce film, j’ai pensé aux œuvres de cinéastes comme Satyajit Ray et Hou Hsiao-hsien, dont la compassion pour les vies ordinaires n’a de cesse de m’inspirer, mais aussi à l’intimité émotionnelle de Nan Goldin, qui rend compte de la tendresse et de la vérité des groupes humains marginalisés dans tout ce que cela a de plus brut. Ce film est le fruit de la confiance, de la patience et de la collaboration de ces gens dont le vécu imprime chaque image. Il était important pour moi que les acteurs soient issus des communautés dont il est question, car cela confère une présence qu’on ne peut pas fabriquer.
Cette aventure m’a profondément marqué et j’en conserve l’esprit pour mes futurs projets, The Goddess, The Demon and The Dragonflies et Thar, qui m’amènent à explorer encore les liens complexes et parfois invisibles de l’expérience humaine.