Thierry Frémaux livre le bilan de la 79e édition à Variety
Le 79e Festival de Cannes s’est achevé sur des débats familiers : l’absence de grand blockbuster hollywoodien, la moindre présence de stars américaines, et une Compétition très appréciée mais sans film unanimement consacré. Thierry Frémaux, lui, nous raconte une autre histoire. Selon lui, Cannes n’a jamais été aussi compétitif, aussi influent ni aussi résistant face aux forces qui redessinent l’industrie du divertissement. « En 25 ans, le Festival de Cannes a changé ; il est plus intense et plus performant », affirme le délégué général et directeur historique du Festival, tout en rappelant que la Croisette continue de prospérer malgré « l’accélération des réseaux sociaux, la logique de l’influence et la pression croissante de l’argent ».
Dans sa première interview depuis la clôture de cette édition, qui a vu Fjord, le drame politique de Cristian Mungiu porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve, remporter la Palme d’or, Thierry Frémaux, qui célébrait en 2026 sa 25e année à la tête du Festival, réfute l’idée selon laquelle Cannes perdrait de son attractivité auprès d’Hollywood. Il rappelle que le cinéma américain demeure au cœur du Festival, « Les États-Unis sont le deuxième pays le plus représenté à Cannes », souligne-t-il, même si l’industrie traverse une profonde restructuration. Tout en reconnaissant une moindre présence des studios cette année, Thierry Frémaux relève que des stars telles qu’Adam Driver, Kristen Stewart, Michael Fassbender, Rami Malek, Cate Blanchett, Julianne Moore, Javier Bardem, Penélope Cruz, John Travolta et Vin Diesel étaient bien présentes.
Thierry Frémaux estime également que l’impact de la sélection pourrait se mesurer lors de la saison des prix, comme cela a été le cas ces dernières années avec Anora, L’Agent secret, Valeur sentimentale, Emilia Pérez, The Substance, La Zone d’intérêt ou Anatomie d’une chute.
Cette année, Fjord, ainsi que d’autres films primés, parmi lesquels Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, Fatherland de Pawel Pawlikowski, Soudain de Ryūsuke Hamaguchi, La Bola Negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo, mais aussi Paper Tiger de James Gray, Club Kid de Jordan Firstman et The Man I Love d’Ira Sachs, sont déjà évoqués comme de potentiels prétendants pour la saison des prix.
Thierry Frémaux revient également sur le succès de certains films d’Un Certain Regard, comme Club Kid, Congo Boy ou Teenage Sex or Death at Camp Miasma, parfois plus commentés que certains titres de la Compétition. Il défend ce choix de programmation : Un Certain Regard est, selon lui, un espace essentiel pour faire émerger les cinéastes qui rejoindront demain la Compétition. Il explique aussi pourquoi placer Club Kid en Compétition n’aurait peut-être pas été le meilleur choix pour le film.
Le patron de Cannes continue par ailleurs d’espérer le retour de Netflix sur la Croisette, déclarant que Ted Sarandos y est le bienvenu et estimant qu’un retour de la plateforme constituerait « un événement considérable ». Il cite notamment le prochain film Netflix de Greta Gerwig, Narnia: The Magician’s Nephew, qui bénéficiera d’une sortie en salles, en IMAX, à travers le monde.
Dans cet entretien au long cours, Thierry Frémaux aborde aussi, pour la première fois, la controverse autour de Canal+ et de la pétition visant Vincent Bolloré, qui a largement dominé l’actualité pendant le Festival. Tout en jugeant excessives les références à une « vision fasciste », il estime que Vincent Bolloré poursuit ouvertement « un projet idéologique » en vue de la prochaine élection présidentielle française, et reconnaît que les inquiétudes liées à son influence croissante sur les médias, l’édition et la culture constituent des sujets de débat légitimes.
Cette édition marque vos 25 ans comme Délégué général : vous avez débuté en 2001. Quel regard portez-vous sur cette 79e édition, comparée à celle de vos débuts ?
Une édition de Cannes est réussie lorsque tout va bien du côté de l’organisation, de la sécurité, des projections, de l’accueil des accrédités et que le jury a rendu un beau palmarès. Il faut aussi que le Marché du film soit fructueux et que le Festival reste le meilleur endroit pour le business des pros. Enfin que les commerçants cannois (hôtels, restaurants) soient satisfaits – ils m’ont dit qu’ils l’étaient.
En 25 ans, le Festival de Cannes a changé ; il est plus intense et plus performant. Il est aussi plus apaisé et plus amical. Et son public est devenu un véritable atout. Sans excès d’optimisme, dans un monde qui se durcit, le Festival au contraire s’ouvre et s’améliore. Grâce principalement aux festivaliers, qui sont de vrais amoureux du cinéma, il résiste aux pires tourments de l’époque : l’accélération des réseaux sociaux, la logique de l’influence et la pression croissante de l’argent.
Avant la soirée d’Ouverture, ils sont quelques-uns à vouloir lancer des polémiques mais ils n’ajoutent rien qui n’ait déjà été dit par le passé. Les contempteurs du Festival sont ceux qui le connaissent mal et ils changent d’avis le jour où ils débarquent sur la Croisette.
Car dès que ça commence, c’est le cinéma qui règne, les œuvres, les artistes, les professionnels. À Cannes, si vous ne parlez pas des films… vous ne parlez de rien.
Quels sont, selon vous, les plus beaux succès de cette édition ?
Je ne peux distinguer tel ou tel moment. Pendant le Festival, je m’en remets à l’atmosphère, je sens les salles vibrer, certains films se distinguer, des opinions émerger. J’aime aussi voir de l’ensemble des jurys (car ils sont nombreux !) filtrer une vision personnelle des sélections. Je lis aussi certains bilans critiques une fois l’édition achevée.
L’un de nos succès grandissants réside dans la façon dont Cannes est connecté aux salles françaises. L’Ouverture, cérémonie et film, a été retransmise par près de 1000 cinémas en France, un record partagé avec la Fédération Nationale des Cinémas Français. Le film de Pierre Salvadori, La Vénus électrique, a connu ainsi un gros lancement la veille de sa sortie nationale, en plus de l’exposition exceptionnelle qu’offre l’Ouverture à Cannes. Et en juin, la Sélection officielle se déploie dans de nombreuses salles, art et essai comme multiplexes, à Paris, dans toute la France et même dans certaines villes européennes. Nous sommes heureux de cette communion avec les salles et les spectateurs.
Sinon, je dirais que la séance de minuit de Jim Queen fut l’une des plus belles de l’histoire du Festival côté ambiance, comparable à ce que fut jadis Priscillia folle du désert et le « moment Vin Diesel », pour célébrer Fast and Furious fut assez extraordinaire. Et tout ça à deux heures du matin !
Vous êtes encore là à deux heures du matin ?
Oui, et le plus souvent à trois heures ! J’invite les équipes de films, il est normal que je sois avec elles jusqu’aux derniers applaudissements. Si c’est à trois heures du matin, je suis à leurs côtés à trois heures du matin. On éteint les lumières, on ferme le Palais et on va dormir (en tout cas, moi !) pour recommencer le lendemain !
Vous avez communiqué sur des chiffres de fréquentation et d’audience élevés cette année. Que disent-ils de la place du Festival aujourd’hui ?
Ils disent que Cannes reste un rendez-vous central. Sur le plan économique, la Mairie de Cannes annonce près de 220 millions d’euros de retombées directes. Elle précise aussi que la ville triple sa population pour atteindre 200.000 habitants. Le Festival séduit toujours plus : il a reçu 52 000 demandes d’accréditations, soit 1000 de plus qu’à l’habitude. Nous avons validé la présence de 39.993 accrédités venus de 140 pays, dont autant d’Américains qu’en 2025. Les États-Unis sont le deuxième pays présent à Cannes.
Le Marché du Film, que dirige Guillaume Esmiol, a réuni 16 000 participants, dont 1 700 acheteurs et 600 sociétés exposantes. Plus de 4 000 journalistes, issus de plus de 85 pays, étaient également présents. On était également heureux de voir les conférences de presse pleines, cette vitalité est celle des médias à Cannes.
Les partenaires privés et les partenaires médias du Festival le renforcent aussi. Brut. a atteint un record historique, avec une progression de 95 % des vues générées par ses contenus, pour un total de 1,42 milliard de vues dans le monde. J’ai bien dit 1,42 milliard !
Au niveau de la France, France Télévisions a touché 35 millions de Français avec l’ensemble de son dispositif, soit 55 % de la population. À un moment où la télévision publique est mise en cause dans notre pays, le Festival (et le cinéma !) ne peuvent que se féliciter d’une telle excellence.
La cérémonie de Clôture a également enregistré un record, avec 21 % de part de marché national : France 2 s’est imposée en tête des audiences, avec 2,8 millions de téléspectateurs en moyenne.
Je vous donne tous ces chiffres mais ils m’impressionnent moi-même ! Cannes demeure le lieu où le cinéma mondial se rassemble. Pendant deux semaines, tout le monde est là. Cannes est à la fois un festival de cinéma, un marché international, un événement populaire et un spectacle médiatique mondial.
Et je veux surtout dire que le Festival est une machine collective doté d’une équipe remarquable dont absolument chaque personne est un rouage essentiel. Iris Knobloch et moi, nous nous tenons en haut des Marches mais nous savons, avec François Desrousseaux, le secrétaire général, le travail considérable de l’ensemble des salariés du Festival et de ses prestataires, comme celui de la Mairie de Cannes et de l’État.
Aucun film n’a vraiment provoqué de scandale cette année. Le public de Cannes est-il devenu plus « facile » ?
Je ne crois pas. Pendant l’hiver, les discussions à l’intérieur du comité de sélection sont très animées et celles de la Croisette le sont aussi. Les choses s’expriment de façon différente. Jadis, la mode était de claquer les fauteuils ou de crier son mécontentement ; aujourd’hui, ça se passe sur les smartphones, dans la capillarité et l’extraversion des opinions numériques.
Ce qui est récent, c’est la façon dont le public se manifeste, en célébrant le logo du Festival à chaque début de film, en applaudissant pendant les séances, en restant jusqu’à la fin des génériques pour écouter la parole des artistes – un rituel nouvellement installé. Au Certain Regard, il y a eu les événements Club Kid, Congo Boy, le film rwandais de Marie-Clémentine Dusajembo qui a gagné la Caméra d’or, Le Corset qui témoigne de la très bonne santé de l’animation à Cannes – en Séances Spéciales, Tangles et Lucy Lost ont fait forte impression. Bref, c’était tous les jours la fête.
Cannes a longtemps eu l’image d’avoir un public élitiste…
Ça a changé car il s’est considérablement rajeuni. Un phénomène puissant se révèle avec les années : la large place prise par les fans de cinéma. Parfois, je me demande moi-même d’où ils viennent et j’adore voir le plus blasé et le plus reconnu des oracles cinéphiles redevenir un spectateur anonyme et enthousiaste. Les Séances de Minuit, le Cinéma de la Plage, les Séances Spéciales, les documentaires, Cannes Classics sont autant de célébrations.
Nous avons été fiers aussi d’accueillir des écrivains comme Régis Debray ou Laurent Mauvignier ainsi que deux Prix Nobel de Littérature, Annie Ernaux et J.M. Coetzee. Et l’apparition surprise de Ken Loach s’appuyant sur deux cannes pour marcher à nouveau sur le tapis rouge a créé une grande émotion, jusqu’aux photographes.
L’opération 3 Jours à Cannes lancée en 2018 pour les 18/25 ans connaît un succès qui ne se dément pas et contribue au renouvellement des générations.
Il n’y a plus de catégories séparées les unes des autres : les organisateurs, les journalistes, les artistes, les professionnels, les jeunes, les moins jeunes, les profanes et les barons. Le public de la Croisette est fait de toute cette population.
James Gray repart une nouvelle fois sans prix…
À titre personnel, je dis « Hélas » mais le Jury est souverain. James Gray a fait un super festival. Paper Tiger a été aimé, les critiques sont magnifiques, il s’est bien vendu. Il a tenu une place splendide – nous avons été heureux de l’accueillir. Et le deuxième réalisateur américain en Compétition, Ira Sachs, a également tenu son rang.
Les films américains à stars sont rarement primés à Cannes. Comment convaincre Hollywood de revenir dans ces conditions ?
Pas sûr que cela soit corrélé et ne mettons pas tout le cinéma américain sous le nom de Hollywood. Hollywood, ce sont les studios et quand ils ont des blockbusters comme Top Gun Maverick ou Mission Impossible, ils viennent ! En général, ils sont Hors Compétition donc la question des palmarès n’est pas leur sujet.
Les États-Unis sont le pays qui a le plus remporté de prix et de Palmes d’or à Cannes. L’exemple le plus récent invite au contraire à ne pas tirer de conclusion hâtive : Anora de Sean Baker a remporté la Palme d’or à Cannes avant de recevoir l’Oscar du meilleur film en 2025. Mais le cinéma international challenge vivement le cinéma US, les Oscars le prouvent. Chaque festival raconte une histoire différente ; attendons de voir ce que les prochaines éditions nous réservent.
Mais il y avait relativement peu de stars américaines cette année…
Relativement, comme vous dites. C’est un marronnier classique : dès qu’il y a moins de stars américaines, on dit qu’il n’y en a plus. Rien de nouveau par rapport aux années 1950 ou 1980.
N’oublions pas les venues ces trois dernières années de Tom Cruise, Julia Roberts, Tom Hanks, Leonardo Di Caprio, Robert De Niro, Martin Scorsese, The Weeknd, Michael Douglas, Emma Stone, Demi Moore, Kevin Costner,…
Cette année, il y avait des stars qui sont en effet un ingrédient fondamental de la réussite d’un festival : Adam Driver, Kristen Stewart, Michael Fassbender, Rami Malek, Geena Davis, Cate Blanchett, Julianne Moore, Alicia Vikander, …
Ajoutons Javier Bardem et Pénélope Cruz qui ont fait des apparitions fantastiques. Et pardon pour celles et ceux que j’oublie.
John Travolta est venu en majesté pour son premier film comme réalisateur et Vin Diesel a été accompagné par le casting de Fast and Furious et tout le studio Universal. Des célébrations hollywoodiennes comme celles-là, on en redemande !
Par ailleurs, il y a d’immenses stars qui viennent d’ailleurs que d’Europe ou des États-Unis, comme Jin Ji-hyun, l’actrice principale de Colony ou Hwang Jung-min qui joue le rôle principal de Hope. Tous deux sont d’immenses célébrités en Corée.
Pour évaluer le Festival, il faut prendre plusieurs années de recul, au moins cinq ans je dirais. Et côté USA, savoir que le cinéma y est en pleine restructuration. C’est cela qu’il faut étudier et documenter. Mais j’entends que le CinemaCon à Las Vegas au printemps dernier a créé de l’optimisme.
Pensez-vous que le climat géopolitique joue désormais sur la présence des talents à Cannes ?
Non, l’amour du cinéma américain est intact, la passion des stars aussi vive. Les Américains sont les bienvenus à Cannes, ils l’ont toujours été. Bien sûr, le monde entier est touché par ce qui se passe, avec une planète sous tension. Peut-être est-ce pour cela qu’on a eu ce sentiment de paix pendant les deux semaines du Festival. Cela renforce la conviction de chacun que les événements culturels sont plus que jamais nécessaires en ces temps troublés.
La compétition comptait un nombre inhabituellement élevé de films français ou francophones. Est-ce un reflet de la production mondiale actuelle, ou un choix assumé du comité de sélection ?
La Compétition comptait quatre films français, comme à l’habitude et il y avait aussi trois espagnols et trois japonais. Simplement, les deux films belges étaient francophones et des cinéastes comme Farhadi ou Hamaguchi avaient choisi de tourner à Paris en langue française.
Grâce à ses professionnels, à un sens de l’hospitalité et à un système économique performants, la France est au cœur du cinéma mondial et le cinéma international en bénéficie. L’émergence du cinéma espagnol ou du cinéma japonais n’est pas non plus due au hasard. Il y a dans ces pays, une forte tradition de cinéma et des professionnels aguerris.
Le Jury semblait divisé sur le palmarès. Quel est votre avis ?
De l’avis unanime, la Sélection était d’un niveau élevé. Il leur fut donc difficile de départager certains films. Comme vous le savez, nous assistons, avec Iris Knobloch, à la dernière réunion visant à établir le Palmarès – sans intervenir bien sûr. Le Jury, sous la belle Présidence de Park Chan-wook, qui fut à la fois généreux et assuré, a eu des débats extrêmement variés, très démocratiques. Dans ce groupe se côtoyaient différents métiers, générations, styles et provenances géographiques. Ils se sont très bien entendus mais extraire 7 récompenses sur 22 films n’est jamais une tâche facile.
Pourquoi avoir programmé « La Bola Negra » à la fin du Festival ? Était-ce une façon de créer un dernier événement ?
Il n’est pas facile de prévoir le destin d’un film tant qu’il n’est pas passé dans le rouleau compresseur cannois. La Bola Negra n’était pas prêt avant la deuxième semaine, c’est déjà un miracle qu’il ait été terminé à temps, comme celui de Lukas Dhont. Cannes aime les révélations et les découvertes : Javier Calvo et Javier Ambrossi, les « Javis », ou Emmanuel Marre ont créé de belles surprises en Compétition. Sur les français, nous avions misé sur les réalisatrices (Jeanne Herry, Charline Bourgeois-Tacquet, Léa Mysius) et le jeune cinéma (Arthur Harari). Le pari s’est révélé gagnant et nous en sommes heureux.
Cela me permet de répéter que la deuxième semaine est fondamentale. Les productions pensent trop souvent qu’il faut être là au début des festivals ; à Cannes, ça n’est pas vrai. Le Festival dure vraiment douze jours et si vous en reprenez l’Histoire, ils sont très nombreux les films montrés en fin de Festival qui ont obtenu la Palme.
Cannes a été l’objet de remous politiques, à travers la pétition visant Vincent Bolloré et Canal+. Qu’en avez-vous pensé ?
D’abord, le Festival lui-même n’est plus visé par les polémiques et c’est une bonne chose. Nous n’avons pas été mêlés à celle-là même si Cannes a naturellement été choisi comme caisse de résonance, c’est là que ce débat allait trouver un fort écho car il offre toujours une tribune exceptionnelle à ceux qui souhaitent porter un sujet dans l’espace public.
Après, il est rare qu’une pétition change le cours des choses et personnellement, j’ai des réserves sur l’usage des grands mots : évoquer une « vision fasciste » est quelque peu disproportionné. Un vocabulaire violent, quelle qu’en soit la justification, ajoute à la violence. Il doit être possible de dialoguer d’une autre manière.
D’une autre manière que les sifflets contre Canal+ ?
Il y a eu des sifflets, c’est vrai, mais ça n’était pas Mai 68 non plus ! Les logos FTV ou CNC, comme les mentions des régions qui accueillent des tournages, ont fait l’objet d’applaudissements extrêmement nourris, sans doute plus que de coutume, comme un acte volontaire de soutien. En France, les gens sont attachés au service public. Lors des auditions de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, le Festival de Cannes a été attaqué ; qui sait si ces sifflets n’étaient pas une forme de réponse ?
Il faut replacer cette tribune dans un contexte tendu en France, avec plusieurs mois de critiques virulentes contre le cinéma. Vos lecteurs doivent savoir que Vincent Bolloré ne se cache nullement de mener un projet idéologique dans la perspective de la future élection présidentielle française. Et qu’il met ses journaux et télévisions au service de cette ambition. Il en a le droit. Mais cela pose question à beaucoup puisqu’il ne s’agit plus de business mais d’engagement politique. Ceux qui s’y opposent ont également le droit de le faire.
Et comment avez-vous réagi aux propos de Maxime Saada affirmant qu’il ne travaillerait plus avec les signataires de cette pétition ?
Le Festival de Cannes est attaché à la liberté d’expression, celles des signataires de la pétition comme celle de Canal+ et de Maxime Saada. Nous savons que nous écrirons l’avenir tous ensemble. Je suis sûr que c’est aussi la conviction des dirigeants de Canal+.
Êtes-vous inquiet pour le financement du cinéma français, compte tenu de la place de Canal+ dans cet écosystème ?
Canal+ a toujours rempli ses obligations. Il n’y a donc pas de raisons d’être inquiet. Ses dirigeants ne disent à aucun moment qu’ils cesseront de le faire, et savent en l’espèce que le législateur les rappellerait à leurs devoirs s’il constatait des manquements.
Pendant le Festival, Gaëtan Bruel, le Président du CNC a redit le rôle essentiel de Canal+ et de ses dirigeants. De mon côté, j’ai répété que Canal+ et StudioCanal sont depuis longtemps des sociétés exemplaires et brillantes avec des équipes attachantes. Il est évident que ces dernières, dont on peut comprendre qu’elles soient blessées, ne sont mises en cause par personne. Elles ont tout notre soutien.
Lors de la conférence de presse de « Moulin », Gilles Lellouche et László Nemes ont esquivé une question sur le RN et LFI. Pensez-vous que les acteurs et cinéastes ont raison de se tenir à distance du politique aujourd’hui, ou le Festival attend-il encore d’eux qu’ils prennent position ?
Le Festival respecte la parole des artistes, qu’elle s’exprime dans les films, dans les interviews ou dans nos conférences de presse. Ils disent ce qu’ils veulent, dans le cadre de la loi, qui n’autorise pas qu’on raconte n’importe quoi.
Mais il est clair que la polarisation du débat politique et la concurrence effrénée entre la presse traditionnelle et les influenceurs engendrent une tension médiatique toujours plus forte. On guette les petites phrases, on monte en épingle tel ou tel épisode. Quand vous parlez avec Gilles Lellouche, vous êtes face à un homme qui a des convictions. Quand il est en conférence de presse, il veille à ses propos, surtout quand une question est partisane. Son engagement, c’est d’incarner Jean Moulin, un résistant. C’est suffisamment éloquent.
Les discours lors de la cérémonie de Clôture étaient de belle qualité, tout en restant très mesurés, avec un Andreï Zviaguintsev qui a pris des risques…
Oui, les artistes ont fait à la Clôture preuve d’une attitude digne et mesurée. Andreï Zviaguintsev est en exil, il proteste avec courage contre l’invasion criminelle de l’Ukraine par Poutine. Il a eu des mots clairs. Nadine Labaki a fait un éloge du Liban, ce beau pays dont plus personne ne tient compte. Les gens de cinéma ne vivent pas en dehors du monde. S’ils se manifestent, c’est qu’ils sont des citoyens comme vous et moi.
Pour terminer sur la Sélection, quel est le film pour lequel vous vous êtes le plus battu pour qu’il soit en Compétition cette année ?
Notre fonctionnement est collégial. Mais, comme la décision finale me revient, je privilégie le débat d’idées et préfère parfois me laisser convaincre. Nous sommes plus forts à plusieurs. Et les gens des comités, dirigés par Christian Jeune et Stéphanie Lamome, font un travail essentiel.
À les voir repartir sans prix, n’avez-vous pas des regrets de n’avoir pas présenté certains grands auteurs Hors Compétition, afin de préserver une autre forme d’exposition au film ?
Ils souhaitent TOUS venir en Compétition !
Au Certain Regard, des films comme « Teenage Sex or Death at Camp Miasma » ou « Congo Boy », ont parfois suscité davantage de buzz que certains titres de la Compétition.
Tant mieux ! Le Certain Regard connait un succès retentissant : il nourrit la future Compétition. Cette dernière ne peut dépasser 22 films et on l’a bouleversée : sur 22 cinéastes, 11 venaient pour la première fois, 5 pour la deuxième fois, soit 72% de renouvellement. Il faut penser à l’avenir : le Festival doit faire émerger les jeunes générations – et ça marche !
Seuls cinq auteurs sont venus plus de trois fois en Compétition et pas les moindres : Zviaguintsev, Gray, Almódovar, Kore-eda et Mungiu. On n’allait pas se priver d’eux !
Est-ce que cela vous amène à réfléchir différemment à l’équilibre entre la Compétition et Un Certain Regard dans la programmation du Festival ?
Nous y réfléchissons tout le temps ! En ne concentrant pas tout sur la Compétition et en trouvant la bonne place pour chaque film. Ça fonctionne pour le marché comme pour les journalistes ou les simples festivaliers qui savent que des pépites se cachent partout, comme les « essais » de Ron Howard ou de Steven Soderbergh en Séances spéciales, comme à Cannes Classics les films de Mark Cousins ou les docs sur Bruce Dern et David Lean. Il y a aussi eu du buzz pour certains films de Minuit ou pour les documentaires comme The Match, Les Survivants du Che ou pour Rehearsals for a Revolution de Pegah Ahangarani qui a gagné L’Œil d’or du meilleur documentaire, dans un jury présidé par le cinéaste ukrainien oscarisé Mstyslav Chernov que nous avons eu plaisir à accueillir.
Quel est celui qui a le plus divisé votre comité ?
Ça, ce sont nos secrets. Mais à y réfléchir, on était tous assez d’accord sur le visage final de la Sélection.
Pourquoi ne pas avoir mis Club Kid en Compétition ?
Club Kid était au Certain Regard, il a été acclamé et a atteint de hauts prix de vente, devenant l’une des grandes attractions du Festival. Aurait-il connu la même réussite en Compétition ? Jordan Firstman et ses producteurs étaient heureux de leur Festival. On les attend pour le prochain film.
Quels sont les films qui seront nommés dans la catégorie Best Picture aux Oscars en 2027 d’après vous ?
Se livrer à des pronostics est hasardeux. Qui pouvait s’attendre aux triomphes de Parasite, d’Anatomie d’une chute, d’Emilia Pérez, d’Anora, de Valeur sentimentale, de Sirāt, de L’Agent secret ? J’en oublie.
En tout cas, il faut saluer l’ouverture de l’Académie au cinéma international. Les Oscars permettent aux œuvres de faire un extraordinaire dernier tour de piste. Pour 2027, il reste du temps et plusieurs mois de cinéma avant que les premiers résultats tombent. Comme vous, j’ai hâte de savoir, et je me réjouis que des films présentés à Cannes pour leur première mondiale soient également salués aux Oscars, quelques mois plus tard.
Est-ce que le film de Ruben Östlund est déjà confirmé pour la compétition de 2027 ?
On n’a encore rien vu. Ruben Östlund est au travail. Vous en saurez davantage (et moi aussi !) en avril 2027 !
Est-ce que le Festival montrera le premier épisode de « The White Lotus » à Cannes l’année prochaine ?
Il n’est pas encore tourné et est d’abord destiné à être diffusé sur HBO. Je suis comme beaucoup impatient de le voir !
Quelles sont les chances de voir Netflix revenir au Festival de Cannes ?
Cannes ouvre ses portes à tous ceux qui font du cinéma un art central de notre époque et Netflix y contribue de façon majeure. De fait, Ted Sarandos sait qu’il est le bienvenu. On peut y figurer à Cannes de façon fantastique, comme récemment Warner, Universal ou Paramount. Avec Iris, nous espérons toujours le convaincre d’y réfléchir : le retour de Netflix à Cannes serait un événement considérable.
De surcroît, le film de Greta Gerwig, que Netflix produit et distribue, s’annonce dans une stratégie de sortie US forte et ample avant la diffusion en plateforme, ça va être passionnant de voir comment ça se passe. La salle reste un moteur populaire, médiatique et financier fondamental, mais on doit tous œuvrer pour rapprocher définitivement le monde des streamers et celui des salles.
L’an prochain marquera la 80e édition du Festival de Cannes. Avez-vous déjà des projets ou des attentes spécifiques pour cette édition symbolique?
Avec Iris Knobloch et l’équipe du Festival, nous y réfléchissons depuis plusieurs mois. Et nous commençons déjà la préparation concrète de cette 80e édition. Avec une première intention : inviter tous ceux qui ont fait l’histoire de la manifestation. Le Festival de Cannes est une célébration collective et doit le rester.
Vous avez en France l’élection présidentielle. Quelles sont les dates de Cannes en 2027 ?
Oui, tous les cinq ans, les élections présidentielles ont lieu en avril. Ça n’a jamais posé problème. La 80e édition du Festival de Cannes se déroulera du 11 au 22 mai 2027 – on y sera !