Discours de Gilles Jacob en l’honneur de Jean-Paul Belmondo
Discours de remise de la palme d’honneur à la carrière à Jean-Paul Belmondo par le président du festival, le 17 mai 2011
« Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez vous faire foutre ! » C’est par ces mots, signés Godard, que vous avez fait votre entrée dans l’histoire du cinéma, cher Jean Paul Belmondo.
Vous voyez, j’ai bien compris votre désir : je n’ai pas le droit de vous faire de compliments. Pas d’hommages, pas d’éloges, rien. Juste des amis autour de vous. Alors je vous parlerai des amis. De quelques amis qui n’ont pu venir et aussi de ceux qui sont là. Je vous parlerai de quelques-uns des meilleurs acteurs français de tous les temps, les Michel Simon, les Gabin, les Brasseur, les Fernandel, les de Funès, les Raimu, tous m’ont demandé de vous embrasser pour eux, de vous dire comme ils étaient heureux de faire partie de la même famille d’acteurs que vous. C’est eux qui parlent, hein, moi j’ai rien dit. Qu’est-ce qui habite un comédien de votre trempe ? Une force, une énergie, une modernité, un équilibre, une façon de bouger, de parler, de descendre les Champs-Elysées comme un seigneur alors qu’on joue un petit gangster, d’être aussi crédible en boxeur ou en grand patron qu’en écrivain raté. Etre aussi épatant en Léon Morin prêtre qu’en homme de Rio, en intellectuel qu’en clown, cela s’appelle champion toutes catégories.
Je ne vois pas Gabin – lui qui ne prenait pas l’avion – se balancer accroché sous un hélicoptère, ou de Funès tombant une somptueuse créature par le seul charme de sa musculature. Ça c’est vous, avec cette folle exubérance, cette insolente vitalité qui vous ont donné d’instinct une décontraction que les autres mettent des années à acquérir, s’ils l’atteignent jamais. Comme Clark Gable en d’autres temps, et avec une plus grande diversité de jeu, vous avez créé de nouveaux codes de séduction faits de magnétisme, d’animalité attirante, et aussi de tendresse mal embouchée.
Vous avez tout chambardé en apparaissant dans le paysage avec votre dégaine de dur au nez de traviole, toujours entre deux virées, deux séances de gym, deux blagues à vos copains. Mais instantanément sérieux dès que le moteur est demandé. Ce qui frappe chez vous c’est l’aisance, la dérision, l’allure faussement j’m’enfoutiste et le surjeu délibéré : Vous jouez le tragique sur le mode de la comédie, et la comédie sur le ton du drame. Quand l’art du théâtre s’invite au cinéma avec une telle précision, la jubilation est assurée.
Elle l’est aussi quand on est un funambule qui joue avec son corps comme les grands acteurs américains.
Ce n’est pas moi qui vous le dis ce sont Newman, Gary Cooper, Errol Flynn, James Cagney ou Humphrey Bogart, on dit Boggie comme on dit Bébel d’ailleurs.
Encore un mot : vous vous souvenez comment Godard a appelé votre personnage dans Une femme est une femme : Alfred Lubitsch : Alfred comme Musset, Lubitsch comme la Lubitsch touch, faite, comme la vie, de rire, de vitesse et de mélancolie !
Les années ont passé sur nous, cher Jean-Paul, et avec elles, les peines, les atteintes physiques, la vulnérabilité… D’où ma dernière question : comment réussissez-vous à être encore aussi beau ?
Gilles Jacob