Discours de Gilles Jacob pour la Palme d’honneur à Bernardo Bertolucci
Bonsoir à tous.
Imaginez le hall d’un grand hôtel italien au tournant des années 80. A côté de moi, un homme élégant que je reconnais, bien sûr : un cinéaste. Il me sourit. Je me penche vers lui et je vous dis – car vous étiez ce cinéaste, cher Bernardo : « c’était pas trop dur, à Prague. » ? Un peu pincé, vous me répondez : je crois que vous me prenez pour un autre. Fidèle à ma réputation de gaffeur, je vous avais confondu en effet avec Milos Forman. Aïe ! Je rentrai sous terre mais suivant la théorie des six degrés de séparation nous étions désormais unis pour le pire et le meilleur.
Le meilleur, ce sont ces années magnifiques où la cinéphilie triomphait et vos films avec elle. Moment précieux où je vous avais demandé d’accueillir sur scène le grand Kurosawa. Il passa en revue une haie de réalisateurs – avec son air de modestie gênée – et vous vous êtes avancé pour le compliment d’usage. Vous aviez appris un mot en japonais, un seul mais vous l’avez répété trois fois merci merci merci, suivi d’un phrase apprise par cœur elle aussi et qui contenait mal votre émotion et votre affection. Un peu comme si, ce soir, au nom du cinéma mondial et du festival de Cannes, ce qui est au fond la même chose, je vous disais à mon tour – grazie grazie grazie.
A vos débuts, il n’était pas difficile de cerner vos influences : Prima della revoluzione, c’est Stendhal, Partner, c’est Godard, Le conformiste, Moravia, et Visconti un peu partout. Et puis vous avez volé de vos propres ailes, l’aile d’une poésie toute empreinte de conscience politique. On vient de le voir dans ce splendide extrait de 1900 : toujours, vous restituez la présence physique des lieux avec leur parfum et leurs couleurs. Toujours reviennent vos thèmes familiers : la recherche d’une identité perdue, le choix amoureux identifié à l’option partisane, le héros qui puise sa métamorphose dans le contexte historique.
Ce qui vous stimule c’est la jeunesse en colère, les éclats désespérés de la révolte, les raffinements d’une société moribonde, l’individu qui se fond dans l’épopée collective : voilà ce qui fait de vous un des grands artistes de notre temps. L’art, dit-on, procure des émotions que la vie ne saurait égaler. C’est manifeste pour les maîtres du cinéma. La puissance tumultueuse de vos images et des musiques qui les accompagnent, on la trouve dans les gros plans de visage ou de désert, comme dans les glissements voluptueux de votre caméra. Dans l’élégance d’une mise en scène toute chorégraphique. Grâce à vous, des aventures humaines palpitent pour toujours sur l’écran, en un dernier Tango qui n’en finira pas de nous chavirer. (J’en profite pour saluer la mémoire de la si touchante Maria Schneider).
Cette Palme d’honneur, votre Honneur, n’a pas pour objet de canoniser un cinéaste de son vivant. Je vous souhaite de triompher de vos douleurs dorsales, afin de nous donner de nouvelles Stratégie de l’Araignée, d’autres Dernier empereur, plusieurs Tragédie d’un homme ridicule, encore un Thé au Sahara. Nous célébrons aujourd’hui une œuvre magistrale et cohérente, une œuvre qui fait notre bonheur de spectateur en même temps qu’elle laisse une trace indélébile dans l’histoire du cinéma.
Gilles Jacob