Entretien avec Bong Joon-Ho
En dix ans et quatre films, le réalisateur coréen Bon Joon-Ho a rejoint la scène cinématographique internationale. Acclamé par la critique pour The Host (2006), il est invité à Cannes pour sa participation à Tokyo ! en 2008, puis en 2009 pour Mother, présenté à Un Certain Regard. Il préside cette année le Jury de la Caméra d’or.
Est-ce la première fois que vous présidez un Jury de Festival ? Comment vous sentez-vous dans ce rôle ?
J’ai déjà fait partie de jurys de festivals avant mais jamais en tant que président. Je suis un peu plus sous pression c’est sûr, mais le plaisir reste le même : regarder des films. Et cette fois-ci, il y en a 24 !
Comment allez-vous fonctionner avec le reste du Jury ?
Chaque juré a ses goûts et ses points de vue et bien sûr, il faut les respecter. Pour l’instant nous n’avons vu que quelques films et à chaque fin de séance nous partageons librement nos opinions. Ce ne sont pas des délibérations mais un échange assez libre et naturel de nos visions qui se passe dans une bonne ambiance. Ceci dit, à la fin, il faudra choisir un seul film… Il y aura peut-être de la bagarre et du sang !
Quel est votre premier souvenir de cinéma ?
C’était en 1993, il y a 18 ans, pour mon premier court métrage en 16 mm. Ca se passait à l’université avec les membres du ciné-club. C’était un tournage en extérieur et il pleuvait des cordes ce jour-là… Pendant qu'il pleuvait, les pensées se bousculaient dans ma tête. Je me souviens encore de l’atmosphère et de l’odeur de cette pluie. Toute l’équipe du film était calme et silencieuse. Un silence très profond. On a regardé tomber la pluie pendant des heures. Je n’ai jamais oublié.
Et en tant que spectateur ?
J’avais cinq ou six ans, c’était avec mes parents, un documentaire sur les animaux d’Afrique de type National Geographic. Je me souviens juste de cette scène : il y avait un drôle d’arbre aux fruits chargés d’alcool. Les singes et les girafes mangeaient ces fruits et ils étaient complètement saôuls. Les singes tombaient de l’arbre sur le sol… Puis il y a eu The Sound of Music avec ma sœur. Je me souviens juste que le film durait 3 heures. Il faisait jour quand nous sommes rentrés dans la salle mais nuit noire en sortant. J’étais enfant, cette obscurité m’a profondément marqué, c’était un sentiment étrange et puissant.
Parmi les réalisateurs que vous admirez, lesquels vous accompagnent toujours?
Quand j’étais plus jeune, j’ai vu Le Salaire de la peur d’Henri Georges Clouzot à la télévision. Ca a été un traumatisme cinématographique. Encore aujourd’hui, je collectionne toutes les sorties DVD et Blue-ray de ce film, en anglais, américain, français… J’en suis obsédé. Et bien qu’il soit très noir, c’est ce film que je regarde quand je déprime. J’aime aussi énormément le maître coréen Kim Ki-Young et le réalisateur japonais Shohei Imamura. Et puis, il y a les polars américains et français des années 70, Claude Chabrol et ses Noces rouges par exemple…
Vous êtes connu pour votre capacité à mélanger subtilement les genres, les ambiances… Le revendiquez-vous ?
Je ne le fais pas sciemment. Tout ça se mélange en moi instinctivement. J’ai toujours aimé le cinéma et à l’université, je l’ai beaucoup étudié. J’ai vu à cette époque un grand nombre de classiques américains, européens ainsi que des films d’auteurs. J’ai appris à analyser et à classifier mais dans mon sang et dans ma chair, je ressens les choses différemment et c’est mon intuition du cinéma qui s’exprime comme ça.
Vous êtes déjà venu à Cannes pour The Host (à la Quinzaine des réalisateurs), Tokyo! (avec Gondry et Carax au Certain Regard) et Mother (Un Certain Regard). Vous avez un souvenir ou une anecdote de ces premières fois à Cannes ?
La première fois, c’était en 2006 pour la projection de The Host à la Quinzaine. Le public était assez jeune. Olivier Père m’a présenté et j’ai tout de suite senti que l’ambiance était réceptive. On ne sait jamais comment les gens vont recevoir un film mais cette fois-ci je les ai senti vraiment positifs et ouverts. Alors je me suis détendu et je les ai rejoints pour profiter moi-aussi de mon film. C’était un moment fort.
La nouvelle vague du cinéma sud-coréen dont vous êtes l’un des représentants est devenue incontournable à l’international. Comment expliquez-vous cet engouement ? Qu’est-ce qui fait la différence de votre cinéma ?
Je ne peux pas vraiment l’expliquer parce je fais moi-même partie de l’industrie et de la culture coréenne, je manque de recul. Mais ça m’interroge. Que nous est-il arrivé après 2000 ? Beaucoup de réalisateurs comme Kim Ki-duk, Hong Sang-soo, Lee Chang Dong ou Park Chan-Wook ont explosé sur la scène internationale… Notre pays avait changé. En 1993, la dictature militaire est tombée et la censure a disparu. Des jeunes générations d’artistes sont apparues. C’est une explication assez mécanique et contextuelle mais il y a autre chose. Les coréens sont dans la sensibilité et l’émotion et je pense que le cinéma coréen est lui aussi extrême et émotionnel, très différent de celui du Japon ou du reste de l’Asie.
Quels sont vos projets après le Festival ?
Je suis en pré-production de mon prochain projet. C’est l’adaptation de la bande dessinée de science fiction française " Le Transperceneige". C’est un film qui se passe dans un train. Dans le futur, le monde entier est recouvert de neige et de glace. Il n’y a plus d’humains, plus d’animaux. Les derniers survivants sont embarqués dans un train. Et… ils s’entretuent !