Entretien avec Mahamat Saleh Haroun
Après être venu en 2005 à l’Atelier de la Cinéfondation pour Daratt, Mahamat Saleh Haroun remportait l’an dernier le Prix du Jury au Festival de Cannes pour son film Un Homme qui crie. Aujourd’hui, il fait partie du jury des longs métrages. Entretien.
Après votre prix en 2010, vous faites partie du jury cette année. Comment vivez-vous cette expérience ?
Je la vis très agréablement. C’est comme une seconde sélection ! Ce pays-là dont je suis le représentant fait écho aux préoccupations d’un grand festival comme Cannes. C’est un message très fort envoyé à l’Afrique et au reste du monde : quand il y a des choses provenant de ce continent qui séduisent, qui disent quelque chose de l’Afrique, on les veut encore plus. Ça devrait encourager pas mal de gens et de jeunes réalisateurs. Cannes, par ma présence, envoie un message d’amour aux gens qui font du cinéma en Afrique et leur dit qu’ils ne sont pas oubliés.
Quel souvenir gardez-vous de l’Atelier de la Cinéfondation ?
On était pris en charge, protégés, guidés pour rencontrer des gens, c’était un peu comme des débutants, une forme d’initiation. On avait accès à tout, on a rencontré les membres du jury, il y avait un traitement très attentif et ça aide beaucoup. Ça a permis des rencontres, et j’ai pu à partir d’ici monter très facilement le film. Ces rencontres se sont renforcées avec le temps et c’est comme ça qu’on se tisse des réseaux. C’est un accélérateur de mouvement qui est formidable.
Il y a certains thèmes récurrents dans vos films, notamment la situation politique au Tchad. Pensez-vous qu’il est plus facile de traiter certains sujets à travers la fiction et le cinéma ?
Oui, il me semble que par la fiction on injecte quelque chose de soi-même, une partie de sa mémoire, et j’aime bien ça. Pour moi toute création est politique, elle ne peut pas se soustraire à l’environnement dans lequel elle se fait. J’aime bien le politique parce que j’aime bien le travail manuel et qu’il me semble que le cinéma a déserté un peu la représentation du travail. Je me dis que c’est là que se passent les choses. Ça me ramène forcément au social et au politique.
Votre premier film « Bye bye africa », en 1999, traitait du cinéma africain. Aujourd’hui, comment jugez-vous son état ?
J’ai filmé l’état des lieux du cinéma au Tchad et en Afrique. Les choses ont empiré, de nombreux pays n’ont plus de salles de cinéma, à l’exception de quelques pays comme l’Afrique du sud, le Mali ou le Burkina. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’après la sélection d’Un homme qui crie à Cannes et le prix du jury, au Tchad, on a rouvert en janvier une salle qui s’appelle le Normandie. Elle a été rénovée par les pouvoirs publics, qui se sont dit qu’il fallait avoir un endroit pour visionner les films. D’autres salles sont en voie de rénovation. On a aussi voté une redevance audiovisuelle, c’est une taxe prélevée sur les communications de téléphone portable pour aider à la production de films. C’est une belle histoire. Donc l’état du cinéma n’est plus le même. On a aussi une école du cinéma qui va ouvrir en 2013, en partenariat avec la Fémis et d’autres écoles de cinéma européennes.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire des films ?
C’est une image inaugurale : le visage d’une très belle actrice indienne, dans un film dont je ne me souviens plus du titre. C’était ma première fois au cinéma. Dans la salle – il devait y avoir un millier de personnes, c’était une très grande salle à ciel ouvert – j’ai cru pendant quelques secondes que cette femme me souriait à moi tout seul. Et ce sourire, ce bonheur, m’a tellement habité que j’ai commencé à faire des films. Un peu plus tard, en analysant mes films, je me suis rendu compte que je reproduis toujours un plan de contre champ tel que je l’ai vu, avec un personnage qui regarde la caméra. C’est cette rencontre avec cette beauté exotique qui m’a mené au cinéma !
Avez-vous d’autres sources d’inspiration ?
Je suis inspiré par la vie ! Je lis beaucoup de romans, j’ai les sens ouverts et à l’écoute de tout ce qui se passe. Il y a des phrases qui peuvent m’ouvrir des portes et il y a aussi des rencontres. Par exemple, j’ai un projet pour l’année prochaine qui m’a été inspiré par un garçon que j’ai rencontré. Je l’ai vu faire un spectacle, il est handicapé et fait de la danse, il est sorti sur scène et quand je l’ai vu – j’avais une histoire et je ne savais pas comment la commencer – il m’a inspiré.
Et la transmission semble importante pour vous ?
Oui, la transmission c’est l’acte de créer en lui-même. Faire des films c’est transmettre un message, des émotions, la vie presque, je dirais. Il y a une forme d’éternité dans la transmission. C’est l’antidote contre la mort. Transmettre c’est construire une mémoire, qui permet la continuité des choses et de les rendre vivantes. C’est la mémoire qui permet de raconter une histoire. Donc il me semble important qu’on se considère un peu comme un vent, comme disait Sotigui Kouyaté, un vent qui ouvre une porte ou soulève un rideau, qu’un autre vent puisse suivre… C’est le mouvement de la vie. Donc transmettre c’est définitivement s’inscrire dans l’éternité.
Propos recueillis par E.B.