RENCONTRE – Ang Lee : « J’aimerais que ma carrière soit comme si j’étais toujours en école de cinéma »

Ang Lee © Mary Hellen Mark

Du bateau de Pi aux sommets de l’Alberta, la vie d’Ang Lee suit le fil d’une odyssée cinématographique. Quatorze étapes et une multitude de genres et thèmes : Ang Lee maîtrise le traditionnel wuxia dans Tigre et Dragon et la comédie dans Taking Woodstock comme il fait surgir la rage de Hulk ou réveille la passion des cowboys de Brokeback Mountains. En 2012, il reçoit l’Oscar du meilleur réalisateur pour son conte initiatique et onirique, L’Odyssée de Pi. Rencontre avec un cinéaste globetrotter.

 

Ang Lee © AFP

Vous vous êtes essayé au western, au wuxia, au film historique… Est-ce que pour vous, le cinéma est un moyen de parcourir le monde ?
Je n’ai pas tellement de plan ou de liste. Parfois, j’aimerais que ma carrière soit comme si j’étais toujours en école de cinéma. Je suis un réalisateur avide, j’aime jouer différents rôles. Je suis très curieux, j’ai envie de toucher à tous les genres de films. Les gens que j’ai croisés un peu partout m’ont appris à faire du cinéma. J’écris moi-même mes films, j’essaie de voir ce qui m’intéresse. Parfois je reporte des projets à quatre ou cinq ans plus tard et ces projets me hantent.

Qu’est-ce que vous explorez ? Le monde ? Les cultures ? Vous-même ?
Il faut que je sois lié à ce que je fais, donc plutôt moi. Il y a vraiment une part de moi, soit dans les sujets que j’aborde, soit à travers mes personnages. En ce qui concerne les histoires, les cultures, moins j’en suis proche et plus je crée facilement.

Lequel de vos personnages vous ressemble le plus ?
Film après film, je me retrouve dans la majorité de mes personnages masculins. Dans des personnages de femmes âgées aussi, comme dans Lust, Caution. Li Mu Bai aussi, dans Tigre et Dragon. Le personnage principal est une version améliorée du réalisateur !

Comment choisissez-vous ces personnages ? Comment choisissez-vous vos histoires ?
Si je me sens lié à quelque chose, je trouve le moyen d’en faire un film. Comme pour L’Odyssée de Pi. Le livre m’a vraiment intrigué. Je ne pensais pas pouvoir en faire un film. Longtemps après l’avoir lu, quand on m’a demandé si je voulais l’adapter, je me demandais encore comment faire face à un tel conte. Je suis très curieux, c’est une de mes plus grandes motivations depuis l’école de cinéma déjà.

Vous donnez l’impression d’un réalisateur sans limites, qui peut tout faire. Jusqu’où pouvez-vous aller ?
Je suis obsédé par la peur, ça ne me lâche pas. J’ai peur de me répéter. Si ça m’arrive, je crains que quelque chose de terrible n’arrive. C’est une superstition. Je me demande si je n’ai pas peur d’une histoire fantôme parce que je laisse mes films derrière moi.

 

L’Odyssée de Pi vous a valu l’Oscar du meilleur réalisateur. Vous avez travaillé pendant quatre ans sur ce film. Vous n’avez jamais songé à abandonner ?
Trois fois par jour ! Mais vous dirigez toute une équipe, elle croit en vous et vous êtes animé par quelque chose : le boulot doit être fait. Tout le monde vous motive et en même temps vous portez tout le monde. Donc on se sent forcément plus investi. Après, bien sûr, il y a des hauts et des bas.

Dans le film, Pi dit « Les animaux ont une âme… je l’ai vu dans leurs yeux ». Vous êtes d’accord avec lui ?
Je ne sais pas. J’ai entendu des tas de gens dire ça, notamment des personnes qui s’intéressent aux animaux sauvages. Je me demande toujours si les animaux ont une âme ou si c’est nous qui nous projetons en eux.

Vous aimez travailler avec les animaux ?
Non, ce n’est pas évident ! J’adore les animaux mais travailler avec eux, ce n’est pas drôle !

Entretien réalisé par Tarik Khaldi