RENCONTRE – Cristian Mungiu : « J’essaie de ne pas répéter un modèle »
Cristian Mungiu est arrivé à tâtons dans le monde du cinéma. A une époque où il est difficile de se former en Roumanie, son pays d’origine, il commence par assister deux grands réalisateurs : son compatriote Radu Mihaileanu, puis Bertrand Tavernier pour Capitaine Conan, tourné en Roumanie. Après une Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours (2007) et un Prix du Scenario pour Au-delà des collines l’an dernier, Cristian Mungiu rejoint le Jury des longs métrages présidé par Steven Spielberg. Rencontre.

Cristian Mungiu © FDC / GT
Après votre Palme d’or en 2007, plutôt que de vous conforter dans votre approche du cinéma, vous affirmiez vouloir faire preuve de plus de rigueur pour ne pas vous tromper sur le style que vous vouliez promouvoir. Avez-vous changé votre manière de réaliser depuis ?
J’ai continué de travailler de la même façon, en tout cas pour Au-delà des collines. J’expérimente toujours des choses nouvelles mais ma façon d’aborder le cinéma reste la même. A la fin c’est quoi le cinéma ? C’est une méthode pour vivre une histoire seulement ? Pour mieux comprendre le monde ? Pour mieux se comprendre soi-même ? Avant d’écrire, je me demande toujours de quels moyens je dispose en tant que réalisateur. J’essaie de ne pas répéter un modèle. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on produit énormément mais toujours de la même façon.
A propos de vos films, de vos tournages, vous dites souvent « nous avons parlé de », « nous avons choisi ». En terme de réalisation, quel est votre rapport au collectif ?
Je ne suis pas écrivain, peut-être que c’est plus simple quand tout dépend de toi. Mais pour tourner un film, ce sont les techniciens, le chef opérateur, les comédiens qui sont très importants. Il y a le contexte aussi. Il y a des petites choses qui se passent pendant le tournage et qui influencent énormément le film, alors c’est difficile de dire qu’on contrôle tout. Si on sait déjà comment sera le film, ça ne sert à rien de le faire. C’est important de toujours chercher, d’arriver sur le plateau avec l’idée qu’on ne sait pas quelle est la meilleure façon de faire. Si tu es dans la bonne direction, le film te parle. C’est plus honnête comme ça. Le cinéma, c’est une question d’honnêteté.
En Roumanie, après la chute de de Ceausescu (1989), une nouvelle vague de cinéastes a fait son apparition. On a l’impression qu’elle s’essouffle aujourd’hui. Dans quelles conditions fait-on du cinéma ?
On a toujours eu des difficultés économiques. Après les années 2000, une nouvelle génération de réalisateurs est arrivée, ils ont fait des études de cinéma après la chute du communisme avec un goût affirmé pour le réalisme. Une loi pour promouvoir le cinéma a eu des effets à partir de 2002 mais elle est souvent sujette à des changements politiques. C’est difficile de trouver de l’argent pour faire des films. Nous avons un petit public, tout le monde veut voir des films sur Internet, pas dans les salles, ils ne paient pas. Et un pays comme la Roumanie a d’autres priorités comme la santé, l’éducation, le chômage… La culture est laissée de côté. Pourtant, si tu as un bon projet, tu trouves l’argent. Les difficultés t’aident parfois à t’exprimer.
Cette nouvelle génération de cinéastes a-t-elle des thèmes de prédilection ?
Elle s’exprime d’une manière radicale. Ce n’est pas le sujet qui compte, ce n’est pas l’histoire qui compte, c’est la façon. C’est une nouvelle manière de faire du cinéma, plus simple. Raconter directement des expériences que nous avons et pas seulement choisir une histoire attendue. Beaucoup de stéréotypes circulent dans le cinéma aujourd’hui. Je ne crois pas devoir les nourrir.
De nombreux réalisateurs sélectionnés cette année à Cannes ont choisi de tourner dans un pays étranger, parfois même dans une langue différente. C’est une expérience que vous pourriez envisager ?
J’y pense souvent. Mais je continue à vivre en Roumanie, c’est important de parler de choses qu’on connaît bien. Pour un film, il faut avoir beaucoup de précision, de références personnelles. Si tu connais le contexte moins que les autres alors je pense qu’il vaut mieux laisser les autres faire le film. Ce n’est pas une question de langue, c’est une question de détails.
Entretien réalisé par Tarik Khaldi