Rencontre avec Atiq Rahimi, membre du Jury des Longs Métrages

© Maxence Parey / FDC

Né dans une famille afghane « aisée, tranquille et bourgeoise », sa vie a basculé à l’âge de 11 ans à la suite du coup d’état en Afghanistan suivi de l’arrestation de son père. Depuis, Atiq Rahimi ne cesse d’interroger l’injustice, la censure et l’interdit, dans ses œuvres comme à l’écran. Interview du membre du Jury des Longs Métrages, qui se livre sur son processus créatif.

Qu’est-ce qui vous inspire dans la vie pour l’écriture d’un livre ou d’un scénario ?

La vie tout simplement. C’est une matière. Je crois que pour le roman, c’est toujours un rapport à la vie, mais pas à la vie immédiate. Plutôt quelque chose que j’ai vécu, vu, imaginé, rêvé peut-être. Ensuite, il me faut un peu de temps pour le mettre sur le papier. Le cinéma, c’est autre chose. Ça prend encore plus de temps. Ce qu’on met, c’est la vie, les aléas, les bonheurs, les malheurs. Dans mon esprit, j’attends le moment où les choses matérielles deviennent immatérielles, c’est là que commence la création. Aujourd’hui, je parle avec vous, je ne peux pas écrire immédiatement, parce que vous êtes devant moi. Il faut que cette discussion entre dans mon esprit, qu’elle devienne une sorte d’immatériel, quelque chose qui n’existe plus.

 

Tout l’art c’est le moment où commence l’absence.

 

Et les tournages ?  

Quand j’écris, je m’arrache les petits cheveux qu’il me reste. Alors que le cinéma c’est simple. Parce que autour de moi, il y a toute une équipe avec qui je partage mes incertitudes, mes colères, mes joies, mon bonheur sur le plateau. On redevient un enfant. On est le roi, donc l’enfant roi. Vous êtes là sur votre chaise de réalisateur, vous commandez, vous criez, vous tapez, etc. C’est comme une sorte de Lego. L’ego. Dans le cinéma, c’est notre ego qui l’emporte un peu sur tout.

Même à l’écriture ?

Oui, parce que même dans l’écriture, on imagine les comédiens, même si à la fin, ça ne sera pas eux. On a dans la tête les images, le chef opérateur, le son, la musique, tout cela, quand on écrit. On n’est pas seul. Mais évidemment, je m’isole pour écrire. Et là, cet ego prend une sacrée claque. Je ne peux partager mes doutes sur un mot avec personne. On cherche à construire une phrase pendant une journée, voire deux parfois.

Vous avez une routine d’écriture ?

J’écris tout le temps. Je crois que même quand on est là en train de parler, j’ai une partie qui écrit… Quand je demandais à Jean-Claude Carrière, mon maître, mon ami et père spirituel, comment il faisait pour travailler sur tant de projets, il me répondait à chaque fois : « J’ai des ouvriers invisibles ». Il m’a transmis en héritage ces ouvriers invisibles.

Vous compartimentez votre cerveau ?

Oui c’est ça, ce sont des partitions. Par exemple, là, je travaille sur trois projets : un film d’animation, un film plus sur le réel et un scénario que j’écris pour quelqu’un d’autre. Donc chez moi, chaque projet possède sa pièce (je vis dans une maison dans un petit village). Quand je franchis la porte, je m’installe, le cerveau ouvre aussi la sienne puis la ferme. Le matin, je travaille sur un projet, l’après-midi, sur un autre. Quand je change de place, tout ce que j’avais pensé avant sur l’autre projet, c’est comme si ça n’existait plus. Ensuite, je pars marcher, je prépare mon dîner et pars jusqu’à minuit dans une autre pièce, travailler sur le troisième projet. Vraiment, c’est étrange quand même.

Y a-t-il un cinéma afghan ?

On ne peut pas parler de cinéma afghan parce qu’on n’a pas eu le temps de créer une identité cinématographique. Pour le tournage de mon film Terre et Cendres en 2003, par exemple, ça s’est bien passé car le pays venait juste de sortir pour la première fois de la terreur des talibans. Il y avait une sorte d’énergie, de retour à la vie. Ensuite, pour Pierre de patience (2013), je n’ai pas eu cette chance. J’ai tourné à Casablanca mais pour les scènes extérieures, je voulais tourner en Afghanistan car les montagnes de Kaboul, on ne les trouve nulle part ailleurs. Je suis parti avec une équipe très restreinte et je disais à tout le monde que je faisais un film documentaire. Même comme ça, j’ai été menacé.

Mon film suivant, je l’ai tourné au Rwanda, à la recherche de cette chose qui me hante, qui touche au désastre de la guerre, au mécanisme de la haine. L’amour a sa littérature, mais il y a très peu de livres sur la haine, sur sa naissance. À quel moment s’empare-t-elle de nous ? J’ai perdu mon frère aîné à la guerre, alors que j’étais en France. Je n’ai pas pu faire mon deuil, et ce deuil me hante. Mais là, j’aimerais bien sortir à un moment donné de ça et raconter autre chose.

Que raconteriez-vous ?

L’absurdité humaine, ce qui est plus drôle. Que ce soit en amour, que ce soit même en guerre, dans les faits sociaux, etc. C’est un sujet qui me touche énormément.

Vous devez bien vous entendre avec Ruben Östlund alors !

Oui, bien sûr. D’ailleurs, je lui ai dit le premier jour « je t’en veux ». Il me dit « pourquoi ? » Parce que cela faisait deux ans que j’écrivais avec un ami, un film qui touchait aux mêmes thématiques que Sans Filtre. On va devoir recommencer !