Rencontre avec Nadine Labaki, membre du Jury des Longs Métrages
Nadine Labaki a le don de toucher au cœur à chacun de ses films. Point d’orgue de sa carrière, Capharnaüm décroche le Prix du Jury en 2018, une reconnaissance particulière pour la cinéaste libanaise dont la carrière est jalonnée par des passages à Cannes. Elle développe son premier long métrage, Caramel, à la Résidence du Festival en 2004, avant de présenter Et maintenant on va où ? au Certain Regard, sélection dont elle préside le Jury en 2019..
Vous avez développé votre film Caramel au sein de la Résidence du Festival. En quoi est-ce que ça a été formateur ?
C’était une école réunissant plusieurs réalisateurs, plusieurs cultures, plusieurs pays, plusieurs ambitions, le tout dans un même appartement où l’on pouvait échanger et ne rien faire d’autre que se concentrer sur ce qu’on écrivait. Ce sont des souvenirs incroyables pour moi. Ça m’a apporté beaucoup de confiance car à la Résidence, nous sommes sélectionnés sur la base des projets que nous développons. À l’époque où j’y étais, il y avait des rencontres avec des professionnels du cinéma qui nous donnaient leurs avis et nous parlaient de leur expérience. C’est un lieu où vous pouvez enfin voir votre rêve se réaliser.
Qualifieriez-vous votre démarche cinématographique d’humaniste ?
Même sans le vouloir, pour moi, le départ, c’est toujours la nature humaine, me plonger en profondeur dans le comportement humain. Donc ça devient un cinéma humaniste. J’essaie de collaborer avec mes acteurs et de développer mes histoires de manière à ce que j’en sois le “véhicule” qui fera voyager leurs combats.
Quel sentiment vous a procuré l’unanime réception publique et critique de Capharnaüm ?
C’était inouï, ça a changé ma vie. Dès le tournage mais aussi durant toute l’aventure qui a suivi. Au fond, je savais qu’il y avait dans ce film quelque chose de très percutant, que j’allais pouvoir communiquer avec un large public à travers lui, mais je ne m’attendais pas à une telle réception. On n’est jamais tout à fait conscient de l’impact qu’un film aura. C’est vraiment après l’avoir montré qu’on réalise ce qu’on a fait et pour moi. À Cannes, c’était la récompense du travail de toute l’équipe du film.
Avez-vous des nouvelles de Zain al-Rafeea, qui avait ému le public cannois dans Capharnaüm ?
Zain vit désormais en Norvège. C’est un jeune homme de 18 ans et il va très bien. Il a joué dans plusieurs films dernièrement, dont un que nous avons tourné ensemble à Beyrouth et dans lequel je joue le rôle de sa mère.
Cette activité d’actrice est au centre de votre carrière depuis Capharnaüm. Qu’aimez-vous dans cet exercice par rapport à la réalisation ?
Ça me procure beaucoup de plaisir parce que ça me délivre de la responsabilité du film. En même temps, je suis toujours sur un tournage. Mais là, il est vrai que j’ai la possibilité de vivre d’autres vies, d’autres aventures. Alors je peux me jeter pleinement dans les projets sans avoir à réfléchir au résultat de la même manière que lorsque je mets en scène.
Dans le contexte que traverse le Liban aujourd’hui, quelles sont les conditions de travail pour tous les métiers de l’industrie cinématographique ?
La situation au Liban est difficile mais on n’abandonne pas. Il n’y a que la résistance culturelle qui, je crois, va nous sauver. L’industrie cinématographique est toujours en marche, fort heureusement. Il y a encore des films qui se tournent, plein de belles aventures et d’histoires en préparation. Ce sont des aventures humaines et, j’insiste, c’est vraiment notre manière de résister.