De toutes les nuits, les amants, le regard de Yukiko Sode
Pour sa première sélection cannoise, Yukiko Sode présente son quatrième long métrage, All the Lovers in the Night (De toutes les nuits, les amants), adapté du roman de Mieko Kawakami. Il est en lice pour le Prix Un Certain Regard. À travers le portrait de Fuyuko, correctrice solitaire, la cinéaste japonaise esquisse une histoire d’amour traversée par des questions sur la lumière, l’invisible et les émotions. Rencontre avec une réalisatrice en quête de nuances.
Comment ce projet est-il né ?
Le producteur Kubota, de C&I Entertainment, m’a proposé d’adapter ce roman pour le grand écran. J’avais lu de nombreuses œuvres de Mieko Kawakami, mais All the Lovers in the Night (De toutes les nuits, les amants) faisait partie de celles que je n’avais pas encore découvertes. Je l’ai donc lue immédiatement, et j’ai su dès les premières pages que je voulais être celle qui l’adapterait au cinéma.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué sur le plateau de tournage ?
Une équipe exceptionnelle s’est réunie, et j’ai senti que chaque service de production s’investissait dans le projet avec un enthousiasme sincère. L’histoire de la « lumière », l’acte de « citer » l’expression d’autrui, l’idée de s’affranchir des règles grammaticales pour créer quelque chose de totalement personnel ; autant de motifs tissés dans le récit, profondément cinématographiques et d’une grande richesse expressive.
Au-delà de cela, le tournage en pellicule 16 mm a encore intensifié la concentration sur le plateau et le plaisir pur de faire du cinéma. Capturer la « lumière », motif central du film, directement sur pellicule a été une expérience profondément enrichissante.
Quelques mots sur votre casting ?
Yukino Kishii possède une ouverture remarquable. Elle a placé l’angoisse, la joie et la confusion de son personnage directement devant la caméra, sans filtre. Être aussi ouverte demande du courage. En tant que réalisatrice, j’ai toujours ressenti la responsabilité d’être à la hauteur de ce courage, de créer un environnement où elle puisse livrer sa performance en toute sécurité.
Tadanobu Asano est un acteur immensément accompli, au parcours remarquable, et pourtant, dans ce film, il n’a laissé transparaître aucun poids de cette expérience à l’écran. Il s’est tenu devant la caméra avec une fraîcheur véritablement surprenante. J’ai entendu dire qu’il y avait eu une période de recherche avant de trouver pleinement sa voie dans le rôle, mais une fois sur le plateau, il n’y avait aucune hésitation dans son jeu, ni rien de superflu. Il semblait simplement exister comme s’il était né pour incarner ce personnage. À chaque scène, il m’a surpris.
Qu’avez-vous appris ou découvert en réalisant ce film ?
Pour un cinéaste, il va de soi que la lumière ne devient perceptible que lorsqu’il existe quelque chose pour la recevoir. Mais l’absence de surface réceptrice ne signifie pas que la lumière elle-même est absente. Quelque chose qui ne peut être vu, et pourtant peut être là. Pendant le tournage, j’ai eu l’impression de le chercher sans cesse, d’essayer, d’une certaine manière, de lui donner une forme.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne de votre film ?
C’est une histoire d’amour discrète, mais aussi le portrait des contradictions et des paradoxes inhérents à la condition humaine. Le sentiment que « moi seul peux voir cette qualité en toi », que « tu es unique au monde », que « cet amour est irremplaçable »… Ces impressions de singularité se brouillent et se dissolvent dans l’universalité des normes romantiques et des définitions du bonheur. Je crois que beaucoup ont ressenti, à leur manière, ce paradoxe entre le particulier et l’universel.
Un mot sur votre prochain projet ?
J’ai été attiré par Purity and Danger (De la souillure) de l’anthropologue culturelle Mary Douglas, et je réfléchis à la manière dont les motifs explorés dans cet ouvrage pourraient se transformer en récit.