Le Triangle d’or : la prison dorée, selon Hélène Rosselet-Ruiz
Pour Le Triangle d’or, son premier long métrage présenté en Séance Spéciale, Hélène Rosselet-Ruiz propose une plongée dans l’univers carcéral d’un hôtel particulier appartenant à un prince saoudien, dans lequel cohabitent Souria, la maîtresse de maison, et sa nouvelle employée, Laura, contrainte de satisfaire tous ses caprices pour gagner sa vie. Contre toute attente, un lien ténu se tisse entre les deux femmes. Entretien avec la réalisatrice.
Comment vous est venue l’idée de ce film ?
J’ai personnellement été femme de ménage pour une riche Saoudienne, Avenue Foch à Paris. À partir de là, nous nous sommes beaucoup documentés. Chaque situation est issue d’un événement que l’on nous a raconté. Ou bien de femmes saoudiennes que nous avons eues au téléphone, ou de personnes qui travaillent pour des gens extrêmement riches : les conciergeries de luxe, les nounous, les assistantes, etc. Dans ma propre expérience, il y avait tout un personnel. Pour le film, j’avais envie de resserrer, d’en faire un huis clos.
“Quand on est une femme, ce n’est jamais assez bien, c’est soit trop, soit pas assez.”
Dans vos films précédents, notamment dans votre court métrage Les Reines du Mambo, vous explorez également les binômes féminins. Qu’est-ce qui vous attire là-dedans ?
Le personnage de Souria et celui de Laura représentent deux pôles, deux formes de rapport à la féminité. Laura est vraiment dans un rapport à la puissance, à l’incarnation, presque dans le refus des attributs féminins. À l’inverse, le personnage de Souria affiche quant à elle, une hyper féminité. Quand on est une femme, ce n’est jamais assez bien : c’est soit trop, soit pas assez.
Quelle est votre propre définition de la féminité ?
J’ai grandi dans un milieu très masculin, en banlieue parisienne, où je refusais tout ce qui pouvait ressembler aux attributs clichés du féminin. Puis, je suis passée à l’extrême inverse, en m’appropriant les codes d’une hyperféminité. Le fait d’avoir écrit ce film, c’est aussi comme si j’expérimentais, à rebours, la naissance d’une sorte de conscience féministe. D’un coup, je me rendais compte que ma condition de femme avait une influence sur ma vie.
Comment avez-vous choisi vos interprètes ?
Nous avions fait faire des essais à Malou [Khebizi], où elle était formidable. C’est une ancienne gymnaste. Elle a aussi beaucoup d’humour, un côté très solaire, quelque chose qui ne surjoue pas l’écrasement social. Elle comprenait intimement les enjeux qui étaient ceux de Laura.
Pour le personnage de Souria, il se trouve que Soundos Mosbah avait déjà passé le casting à l’époque, pour Les Mains sales [court métrage dont Le Triangle d’or est la version longue, ndlr]. À l’époque, elle n’avait peut-être pas encore cette autorité de l’ordre du mépris de classe pour jouer Madame. Puis, lors des essais du Triangle d’or, elle est rentrée dans la salle, et nous a bluffés. Elle était maquillée, avait emprunté des vêtements, elle voulait vraiment défendre ce personnage.
Le conflit de classe et le rapport au travail nourrissent aussi vos films ?
Oui, car j’ai grandi dans un milieu pauvre. J’ai exercé des métiers pendant presque vingt ans : hôtesse, caissière, vendeuse, serveuse. Cette idée de ce que représente vraiment l’argent, et de comment on l’utilise m’interroge. Lorsque j’ai travaillé là-bas, ce qui m’a frappée, c’est qu’on peut donner 200€ de pourboire. Pour moi, 200€, c’est plus de deux jours de travail. À la fois, on est heureux de les recevoir. Et en même temps, c’est d’une grande violence. Il y a quelque chose d’obscène.
Le film ne sort pratiquement jamais de cette maison, filmée comme une sorte de labyrinthe. Comment avez-vous pensé la mise en scène ?
Avec mon chef opérateur, on ne voulait absolument pas être dans une fascination du décor, du luxe. Pour cela, le moyen était de se concentrer sur les personnages, sur leurs échanges, sur la circulation. Le rapport à la vidéosurveillance est arrivé assez vite dans le dispositif de mise en scène. Il fallait instaurer un système où le regard était celui de la maison. Un regard omniscient.
Quelle était l’atmosphère sur le plateau ?
C’était très doux. J’ai eu l’impression d’avoir réuni autour de moi des personnes avec qui on a fait un vrai travail de collaboration. Comme il s’agissait de mon premier long métrage, c’était précieux de pouvoir dire à certains moments : “Là, je ne sais pas.” J’ai trouvé ça à la fois joyeux et fertile.
Quel rapport entreteniez-vous avec ce décor, qui est un personnage à part entière ?
Une maison, normalement, c’est l’endroit où on se sent bien. Ici, elle agit comme une prison. Lorsque j’ai travaillé pour des personnes extrêmement riches, j’ai constaté que les espaces sont souvent d’une neutralité clinique. Dans cet hôtel particulier, les espaces de service sont au sous-sol, avec des barreaux aux fenêtres. Cette richesse-là invisibilise toutes les personnes et tous ceux qu’elle exploite. Le gâchis des aliments, le gâchis des matériaux et l’exploitation des corps.