Rencontre avec Stellan Skarsgård, membre du Jury des Longs Métrages

Il était à l’affiche de Valeur sentimentale (Affeksjonsverdi) de Joachim Trier qui a remporté le Grand prix, en 2025. Cette année, l’acteur suédois Stellan Skarsgård fait partie du Jury des Longs Métrages qui décernera la Palme d’or de cette 79e édition. Sa carrière très éclectique, qui se compose aussi bien de films d’auteurs que de blockbusters (Mamma Mia!), a fait de lui une figure à la fois imposante et discrète du cinéma international. Stellan Skarsgård est revenu avec nous sur son métier d’acteur et son rôle dans le Jury. “Finally !”

 

De la Suède aux États-Unis, vous avez collaboré avec quelques-uns des plus grands réalisateurs. Avec qui rêveriez-vous de faire équipe aujourd’hui ?

Si j’avais carte blanche, je choisirais probablement quelqu’un qui n’a pas encore réalisé son premier film. J’aime collaborer avec des réalisateurs débutants, pour l’énergie et la passion qu’ils apportent. C’est aussi un peu dangereux. Mais d’une certaine façon, c’est une bonne chose que ça ne soit pas sans risque.

 

Votre collaboration avec Lars von Trier dure depuis plusieurs décennies. Qu’est-ce qu’un réalisateur peut révéler d’un acteur au fil du temps ?

Il peut révéler tout ce qu’il veut s’il s’y prend bien, en réalité. L’être humain est si complexe et mystérieux. J’ai consacré toute ma vie à travailler avec moi-même comme matière première, sans jamais en percer totalement le mystère. C’est fascinant. Les collaborations comme les confrontations, et tout ce qui va avec, vous font grandir et font grandir certaines dimensions de vous-même. Lars von Trier a indéniablement influencé ma manière de travailler. Il ne chorégraphie même pas les scènes. Il dit simplement : « Caméra en position, on tourne ». On commence à partir de rien. La liberté qu’il m’a accordée m’a été très précieuse.

 

Au cours de votre carrière, qu’est-ce qui a changé dans votre façon d’aborder un rôle ?

Aujourd’hui, je me prépare moins qu’avant. Plus jeune, je créais un personnage déjà abouti, comme un produit fini. Mais j’ai compris par la suite que je ne voulais pas me mettre dans une case. Je ne veux pas coincer le personnage dans quelque chose de définitif. Je veux réussir à me surprendre au fil de mon travail. Des imprévus arrivent et, dans la peau du personnage, on agit parfois de façon totalement irrationnelle, d’une façon impossible à déterminer à l’avance. Je me surprends moi-même pendant la prise : « Waouh, ça sortait d’où, ça ? »

 

On vous prête souvent une présence à l’écran très physique, très directe. Abordez-vous un rôle davantage par le corps que par les mots ?  

Tout part du corps, puis le corps engendre les mots. Autrement dit, les mots ne sont jamais le point de départ. D’abord viennent l’instinct physique, les réactions. J’aime cette approche par le corps. Selon la manière dont on bouge, on peut donner l’impression de grandir ou de rétrécir. Je ne décide rien de façon détaillée : selon moi, la planification est contraire à la vie. La vie est impossible à planifier.

 

En repensant à votre carrière, quels sont les personnages qui vous ressemblent le plus ?

Je crois qu’aucun personnage ne me ressemble vraiment. Mon corps, ma voix, tout ce que je suis est un outil pour moi.

Ce sont bien mes émotions, mais le personnage que je construis n’est pas moi. C’est le personnage qui se met en colère.  Mais moi, je ne réagirais peut-être pas comme ça.

Mon deuxième fils a retrouvé dans mon personnage de Valeur sentimentale des aspects de moi qu’il reconnaissait. Mais l’homme que j’incarnais était complètement différent.

 

Votre carrière a toujours navigué entre le cinéma populaire à grand spectacle et une forme de radicalité européenne. Vous êtes-vous toujours refusé à choisir entre les deux ?

Oui. Et je refuse de laisser quiconque décider de ce que je dois jouer. Je choisis sans cesse des projets à contre-courant de ce que j’ai fait juste avant. Parce que sinon, je m’ennuierais à en mourir si c’était toujours le même rôle.

 

« Sur le plateau, ce qui se joue entre vous et les autres acteurs et actrices, l’ensemble de l’équipe, l’ambiance, etc. C’est à ça que je suis accro. »

 

De quoi avez-vous encore peur avant de monter sur un plateau de tournage ?

De tout. Je dis oui à un rôle, mais au fond de moi je me dis : « Oh non… ». Je ne vois que cette montagne que je vais devoir gravir et toutes les erreurs que je pourrais commettre. Ça ne s’estompe pas avec l’âge. Tout est nouveau : le film, le réalisateur, la situation. C’est formidable, mais c’est aussi terrifiant. J’ai souffert d’une peur de la caméra pendant deux ou trois ans, au point de ne plus pouvoir tourner du tout : c’était trop angoissant. J’ai réussi à surmonter ce problème en jouant dans un petit film étudiant avec des amis. Mais au fond, cette peur reste toujours tapie en moi.

 

Vous avez passé une grande partie de votre vie sous le regard des autres, à travers vos films. Qu’est-ce que ça vous fait d’être désormais de l’autre côté, en tant que membre du Jury ?

Je ne suis pas complètement de l’autre côté. Je travaille dans le cinéma, mais je suis aussi un passionné de cinéma. Mais c’est formidable de ne pas avoir à produire quoi que ce soit. Et seulement regarder et essayer de comprendre ses propres sentiments face à un film. Ici, il faut tout analyser et trouver des arguments. Il faut être capable de convaincre les autres membres du Jury.

 

En tant qu’acteur, qu’est-ce que vous observez chez les autres acteurs et actrices lorsque vous regardez un film ?

Je les dévore du regard ! J’adore les voir à l’œuvre. Sur le plateau, ce qui se joue entre vous et les autres acteurs et actrices, l’ensemble de l’équipe, l’ambiance, etc. C’est à ça que je suis accro. Je sais à quel point c’est compliqué pour les autres acteurs également. Je fais tout mon possible pour les soutenir. Et c’est donnant-donnant.