Notre Salut : entretien avec Emmanuel Marre
Premier film en Compétition pour Emmanuel Marre qui plonge, pour ce deuxième long métrage après Rien à Foutre en 2021, dans les archives de sa propre famille pour dévoiler un film sur les fonctionnaires de Vichy – ces hommes ordinaires qui ont fait tourner la machine de la collaboration. Rencontre avec un cinéaste qui a privilégié, avec Notre Salut, la proximité documentaire et le grotesque administratif plutôt que la fresque historique.
Le film s’ancre d’une histoire de famille…
Oui. Mon arrière-grand-père a été fonctionnaire à Vichy. Après la défaite, il a écrit des traités de théorie politique et son premier ouvrage s’appelait Notre Salut, édité à compte d’auteur par Fernand Sorlot, l’éditeur qui avait publié Mein Kampf. Ce livre traînait dans la famille. Pas vraiment de tabou, plutôt un silence. Il était perçu comme quelqu’un qui avait raté sa carrière dans l’administration, un idéaliste fourvoyé.
C’est la découverte de lettres qui a tout déclenché ?
Une de mes tantes avait conservé une correspondance de guerre entre mon arrière-grand-père et mon arrière-grand-mère. Le film est né de là. Les voix off qu’on y entend, c’est quasiment du verbatim. Ces lettres m’ont donné accès à quelque chose de rare : traverser la guerre du côté de ceux qu’on range comme collabos, mais de l’intérieur, dans le quotidien le plus intime.
Le personnage ne porte pas son vrai nom.
On cite son nom de famille une seule fois, après il devient Henri. Parce que l’enjeu, c’était de donner un visage à tous ces fonctionnaires innombrables qui ont été les rouages du régime. Pas tant explorer ma famille que rouvrir une porte de mémoire : qu’est-ce que ça voulait dire, être des hommes assez communs qui ont permis au régime de faire ce qu’il avait à faire ?
Comment filme-t-on cela sans excuser ni condamner ?
En entrant dans le très concret. Henri était préposé à la lutte contre le chômage. Son travail, consistait en microdécisions : rationaliser la gestion du chômage, classer les travailleurs étrangers, orienter les Juifs vers des groupements spécifiques. C’est dans ces détails-là qu’on voit les choses. Pas dans un système posé d’emblée comme diabolique, mais dans l’escalier marche après marche, où chaque marche semble anodine, et où on refuse de voir à quoi elle mène. Aussi, nous avons tourné dans les lieux où les événements se sont vraiment déroulés, dans un hôtel à Vichy qui avait accueilli le ministère des Finances par exemple.
Il y a aussi quelque chose de psychologique dans le portrait.
Henri arrive après une défaite personnelle sur le plan économique. Il veut autant se redresser lui-même qu’aider à redresser le pays. Ce qui m’intéressait, c’est : comment les régimes fascistes créent des espaces pour que les névroses individuelles s’engouffrent et se mettent à leur service ?
Vous dites que le film pointe le grotesque de certaines situations.
Les archives sont proprement sidérantes. Au commissariat aux questions juives, j’ai ouvert un dossier aux Archives nationales : trente pages de réclamations du personnel sur les indemnités repas et carburant. Dans la correspondance familiale, mon arrière-grand-père a passé une matinée entière à vérifier que ses employés criaient assez fort « Vive le Maréchal » avant le passage du cortège. J’ai été soft par rapport à ce que j’avais trouvé. On passe du grotesque au grinçant jusqu’à un point de bascule où on se rend compte que ce n’est plus drôle du tout. L’idée, c’est de mettre le spectateur dans un endroit où il a parfois de l’empathie pour le personnage, ce qui ne veut pas dire de la sympathie. C’est l’endroit le plus confrontant. Regarder à hauteur de vivant.
Swann Arlaud et Sandrine Blancke : comment vous les avez dirigés ?
Les deux acceptaient de se perdre, de ne pas savoir complètement qui était leur personnage. On travaillait en improvisation dans un cadre. Swann arrivait déjà incarné, c’est un personnage qui veut enfiler un costume trop grand pour lui, et ça, physiquement, il l’avait intégré. Il avait aussi cette capacité d’aller dans le ridicule sans se protéger. Sandrine, elle, avait le rôle le plus difficile : son personnage fait le trajet inverse. Autant Henri s’aveugle, autant elle prend conscience. Elle a réussi à vivre ça à hauteur de l’époque, sans se servir de son personnage pour faire passer des messages d’aujourd’hui.