Rencontre avec Angèle Diabang, membre du Jury Un Certain Regard
Réalisatrice et productrice sénégalaise, Angèle Diabang est à la tête de Karoninka, sa propre boîte de production, fondée en 2006. Cette année, son adaptation au cinéma du roman culte Une si longue lettre de l’autrice sénégalaise Mariama Bâ, s’est largement imposée dans les salles d’Afrique de l’Ouest. Membre du Jury Un Certain Regard, elle est revenue avec nous sur son parcours.
Qu’attendez-vous de votre expérience au sein du Jury Un Certain Regard ?
Déjà, c’est très symbolique. C’est un mélange de gratitude, d’émotion et de fierté. En tant que Sénégalaise née au Sénégal, grandie au Sénégal, qui travaille au Sénégal et vit toujours là-bas, c’est encore plus symbolique. Cela devient presque une fierté nationale de me voir être membre du Jury.
Concernant mes attentes, je dirais que c’est d’être inspirée. Depuis que j’ai fait mon film Une si longue lettre, on me demande toujours : « Quel est ton prochain film ? » Et je réponds que je n’en ai pas. Donc venir ici à Cannes et voir autant de films inspirants du monde entier me fait l’impression d’un cadeau du ciel pour aller vers mon prochain projet.
Comment est née votre envie de faire des films ?
J’ai grandi dans un internat, avec une éducation assez stricte. Aujourd’hui, avec le recul, je trouve que c’est ce qui me donne les bons outils pour avancer : la rigueur, la détermination. Quand j’ai découvert le cinéma, je me surprenais à imaginer la fin des films avant de l’avoir vue. Et comme ça tombait juste, j’ai commencé à me demander : comment fait-on des films ? Arrivée à l’université, j’ai eu cette envie d’être derrière la caméra pour avoir la liberté de dire ce que j’avais envie de dire. Le cinéma était le meilleur outil pour atteindre une liberté totale.
Vous avez étudié le cinéma au Sénégal, en France et en Allemagne. Qu’avez-vous tiré de ces formations ?
Le Sénégal, c’était la base. Je voulais être monteuse parce que cela correspondait à ma personnalité réservée de rester seule dans une salle noire. Je me rappelle qu’une personne voulait absolument me faire poser pour des photos. J’ai fini par accepter à une condition : qu’il m’apprenne à faire des films. La France et l’Allemagne m’ont permis, plus tard, de compléter cette formation, de découvrir un autre cinéma, avec plus de moyens, plus d’audace. Cela m’a aussi ancrée dans la production et la distribution. Les trois formations étaient complémentaires.
“Quand on m’a appelé pour être Jurée (…) j’ai eu envie de dire à ceux qui me disaient « Tu ne feras jamais du cinéma » que j’y étais arrivée.”
Avec Une si longue lettre, vous avez remporté un immense succès dans les salles d’Afrique de l’Ouest. Qu’est-ce qui vous a touché dans le livre de Mariama Bâ ?
En grandissant en tant que femme, on se rend compte que le livre nous accompagne dans toutes les expériences de la vie. Nous avons une littérature africaine très riche que l’on n’exploite pas assez. C’est un livre très féministe. Il est passé de génération en génération, et je me suis dit que ça pourrait lui donner encore une nouvelle vie de l’adapter au cinéma. Ce n’est pas seulement un film sur la polygamie, c’est un film sur l’éducation des femmes, l’amitié. Les thématiques pour nous, femmes vivant encore en Afrique face au patriarcat, étaient tellement riches qu’il fallait que je commence par ce film-là. Je pense que le succès du film vient de là : ça s’est passé en 1979, mais c’est tellement actuel. Le film pose un débat sans en donner l’impression, avec beaucoup d’humour. Tout le monde va le voir, en oubliant presque le thème.
À Dakar, il y a eu des écoles qui sont venues le voir avec deux-cents élèves. Beaucoup entraient dans une salle de cinéma pour la première fois. Je trouve cela extraordinaire, parce qu’ils vont revenir au cinéma pour voir autre chose.
Quel regard portez-vous sur le cinéma africain aujourd’hui ?
Le cinéma africain est porté par une jeune génération décomplexée. Avec Internet et les voyages, on est interconnectés. C’est quelque chose qui fait du bien à notre cinéma, parce qu’on se dit qu’on peut faire tout ce que les autres font, et même mieux, parfois. Aujourd’hui, l’outil est plus accessible. Quand je commençais, il fallait une grosse caméra, des cassettes très chères, envoyer les films aux festivals coûtait énormément d’argent. Aujourd’hui, tout passe par Internet.
Quand vous rêvez le cinéma de demain, à quoi ressemble-t-il ?
À un cinéma plus féminin. Il n’y a pas encore assez de femmes réalisatrices, en Afrique. Pourtant il y a tellement de choses intéressantes à raconter. Le regard des femmes sur des sociétés encore très patriarcales va permettre des changements et une réflexion sur l’évolution de nos sociétés.