Fjord de Cristian Mungiu : une question de point de vue
Presque vingt ans après sa Palme d’or remportée pour le magnifique 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Patru luni, trei săptămâni şi două zile), le cinéaste roumain Cristian Mungiu figure une nouvelle fois en Compétition avec Fjord, un premier film en langue étrangère. Ce nouveau long métrage a pour décor les paysages de Norvège. Une Scandinavie de carte postale que le cinéaste va rapidement faire voler en éclats.
Fjord raconte l’histoire des Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, qui s’installe dans un village au milieu d’un fjord (bras de mer typique de la Norvège, entouré de montagnes). Sur place, ils se lient aussitôt d’amitié avec leurs voisins, dont les enfants deviennent proches des leurs, malgré des éducations très différentes. Leur quotidien va basculer lorsqu’un jour, une professeure découvre des ecchymoses sur le corps d’une de leurs enfants. La communauté se demande alors si l’éducation traditionnelle des Gheorghiu pourrait en être à l’origine.
Incarné par Sebastian Stan (The Apprentice) et Renate Reinsve (Valeur sentimentale), le couple se retrouve confronté à une culture aux codes progressistes à laquelle ils n’adhèrent pas, et pour laquelle une fessée, même exceptionnelle, relève de la maltraitance passible d’emprisonnement. Ensemble, ils forment un tandem énigmatique, dans une ambiance enneigée qui n’est pas sans rappeler Anatomie d’une chute de Justine Triet, Palme d’or 2023.
En effet, le film tourne lui aussi au procès. Celui de ces parents, qui disent aimer leurs enfants, mais représentent des valeurs conservatrices et répressives très largement contestables. Face à eux, l’accusation est incarnée par les membres de l’Aide à l’enfance qui stigmatisent les opinions religieuses de la famille, font la sourde oreille aux arguments de la défense, et bafouent des principes démocratiques fondamentaux.
Dans ce drame intimiste d’une grande finesse, Cristian Mungiu pose la question du vivre ensemble et pointe du doigt la polarisation de la société, qui tend de nos jours à se radicaliser, au point d’oublier l’importance du doute.