Rencontre avec Chloé Zhao, membre du Jury des Longs Métrages
Lauréate de deux Oscars pour Nomadland (meilleur film et meilleure réalisatrice), cinéaste du female gaze et des grands espaces, Chloé Zhao figure parmi les membres du Jury des Longs métrages de la 79e édition du Festival de Cannes, aux côtés notamment de Demi Moore ou Stellan Skarsgård. Nature, féminisme et cinéma : entretien avec la réalisatrice.
En tant que membre du Jury, de quelle manière regardez-vous les films de la Sélection officielle ?
J’essaie de poser un regard curieux sur chaque film. Avant la projection, je préfère ne pas trop échanger avec les autres et rester pleinement concentrée, disponible sur les plans sensoriel et émotionnel, afin de ressentir le film dans tout mon être, et non pas seulement intellectuellement. Notre mode de vie moderne nous éloigne beaucoup de notre corps. Si j’ai la sensation d’être trop cérébrale au début, je prends un moment pour respirer et me détendre avant la projection.
Il y a une forme de pudeur, de délicatesse dans votre regard. En même temps, vos films sont traversés par des scènes d’une grande intensité émotionnelle. Comment faites-vous dialoguer les deux ?
J’aime la tension qui surgit de forces opposées au sein d’une scène ou d’une séquence. Un film perdrait tout son souffle si la tension restait constamment au même niveau. C’est comme ça dans la vie. Parfois, tout peut être d’un calme et d’une sérénité absolus, quand tout à coup, quelque chose bascule, à l’extérieur comme à l’intérieur d’un personnage. Je pense que c’est voulu, pour que le public reste en alerte.
Vous filmez souvent des personnages solitaires, sans jamais verser dans le pessimisme. Est-ce que la solitude est aussi une forme de liberté ?
Je pense que nous vivons dans une culture très conformiste. Nous manquons aussi d’espace, de temps et de rituels pour renouer intimement avec notre centre profond et avec ce que nous sommes réellement. Ce n’est que dans la solitude que l’on peut entrer en contact avec sa divinité intérieure. C’est aussi pour cela que nos plus grands maîtres et prophètes se retirent dans la nature et la solitude, pour en revenir avec les réponses dont les gens ont besoin à un moment donné.
“ Ce n’est que dans la solitude que l’on peut entrer en contact avec sa divinité intérieure. ”
Votre cinéma semble traversé par des personnages en mouvement : nomades, voyageurs, êtres en transition. D’où vient cette attirance pour les figures de passage ?
Je pense que l’être humain a longtemps été nomade. La vie urbaine est un concept très récent à l’échelle de la civilisation humaine. Or, nous commençons à remettre en question les frontières : « mon jardin », « ma ville », « mon pays ». Nous avons perdu de vue notre interdépendance, nous avons oublié notre appartenance à une seule et même espèce, et surtout, nous avons oublié notre relation avec la nature.
Vous filmez les paysages comme des espaces émotionnels. Que choisissez-vous d’abord : un territoire… ou des personnages ?
Un territoire, toujours. Le paysage est un paysage émotionnel. Le désert a un sens en lui-même, les plaines ont un sens, la forêt a un sens. Tous portent une qualité qui fait écho à la nôtre. Une fois le paysage choisi, les archétypes viennent d’eux-mêmes. Si vous êtes dans une forêt ancestrale, vous pensez automatiquement à une sorcière, et donc, à une femme. Parce que nous sommes la nature.
Avez-vous immédiatement associé la forêt à une femme dans Hamnet ?
Je pense que la forêt est, par essence, une entité féminine. On ne peut pas tout voir dans une forêt. La forêt terrifie par ce qu’elle cache, comme les fonds marins. Elle a une sorte d’indocilité bien à elle. J’ai l’impression que la peur que notre culture patriarcale projette sur la forêt la rend d’autant plus féminine.
Que pensez-vous de la notion d’écoféminisme ?
La culture patriarcale et le système économique dans lequel nous vivons sont fondés sur un principe d’expansion et d’extraction. Nous nous considérons comme supérieurs à la nature. Ce ne sont pas seulement les femmes et la nature qui en souffrent. Mais tout ce qui relève d’une nature, d’une essence et d’une conscience féminines. La manière dont nous traitons les animaux, la nature, nos aînés et notre propre corps n’est autre que la manière dont nous traitons les femmes.
“ Un écosystème équilibré ne peut pas coexister avec un système de pouvoir patriarcal, car il repose uniquement sur l’interdépendance. ”
Vous avez remporté les Oscars du meilleur film et de la meilleure réalisation pour Nomadland. Qu’est-ce que de tels prix changent dans une carrière ?
Cela m’a accordé un peu de répit. Une sorte de respiration. Les gens vous accordent ensuite plus facilement leur confiance. Mais au fond, tous les cinéastes savent qu’une récompense ne change rien à la qualité du prochain film. Au contraire, les gens tendent ensuite à vous juger plus sévèrement.
Vous êtes passée d’un cinéma très indépendant à un projet comme Les Éternels (Eternals). Qu’avez-vous découvert sur vous-même en travaillant à grande échelle ?
J’avais vraiment envie de faire un film Marvel. Mais j’ai aussi su rester moi-même, sans compromis. J’ai compris qu’il fallait toujours se demander si ses intentions artistiques sont réellement compatibles avec le système du projet et son public. Les Éternels (Eternals) s’intéresse avant tout à notre relation à la planète. Lorsqu’on cherche à réaliser un film qui remet en cause le système même dont il est issu, à savoir le pouvoir, il faut se demander si c’est la meilleure approche. J’ai appris que, lorsque les gens sont prêts à écouter, forcer les choses revient à tomber dans le piège de ce système de pouvoir.
Quels sont les cinéastes ou les films qui ont profondément façonné votre regard ?
Wong Kar-wai, Terrence Malick, Werner Herzog. Dans le registre du blockbuster, je citerais l’œuvre de James Cameron. Il s’intéresse depuis longtemps à la nature, à notre lien avec elle, et à la féminité, avec une remarquable avance sur son temps.