Retour sur la scène la plus sombre de La Ciociara de Vittorio De Sica
En 1961, Sophia Loren emporte le Prix d’interprétation féminine à Cannes pour La Ciociara de Vittorio De Sica. L’année suivante, elle décroche l’Oscar, et devient la première actrice non anglophone à recevoir la récompense suprême. Le film s’invite à Cannes Classics en version restaurée. Retour sur une scène insoutenable.
Rome, été 1943. Les bombes s’abattent sur la capitale. Cesira, épicière veuve, prend sa fille Rosetta par la main et remonte vers ses origines, le Latium et ses villages de pierre. La ciociara est la femme de cette région, celle qui porte les ciocie, sandales paysannes à semelle de bois et lanières de cuir. C’est cette appartenance que Vittorio De Sica va s’attacher à détruire.
Le trajet (le train, la marche, les chemins de terre, les intérieurs paysans) conduit Cesira vers ce qu’elle croit être la sécurité. La photographie de Carlo Montuori, retrouvée dans toute sa chaleur par la restauration, installe une lumière du Sud, dense et rassurante. Cesira enlève ses souliers dès qu’elle foule la terre natale. Le territoire inspire confiance.
La paix approche, les Alliés avancent et le danger semble s’écarter. C’est à ce moment précis que le réalisateur place l’irréparable : dans une église de Sant’Eufemia, lieu d’asile par définition, Cesira et Rosetta sont agressées par des soldats du corps expéditionnaire., Ce qu’aucun film hollywoodien de l’époque n’aurait pu montrer, De Sica le filme, en creux. Des événements inspirés de crimes de guerre réels commis dans cette région en 1944, et longtemps passés sous silence. La violence se terre dans ce qu’on ne voit pas : dans le visage de Sofia Loren au moment où elle comprend ce qui arrive à sa fille.
Anna Magnani devait tenir le rôle de Cesira, Sofia Loren, plus jeune, aurait joué la fille. Les deux actrices changèrent de rôle, et le réalisateur expliqua pourquoi il tenait à rajeunir la fille : « pour mieux souligner l’impact monstrueux de la guerre. La réalité historique, c’est que la grande majorité des victimes étaient des jeunes filles. »