The Match de Juan Cabral et Santiago Franco, ce que le football garde en mémoire

THE MATCH

Quarante ans après le match Argentine-Angleterre joué en quart de finale de la Coupe du monde 1986 à Mexico, Juan Cabral et son coréalisateur Santiago Franco signent un documentaire qui dépasse largement le cadre du sport en présentant cet aboutissement comme l’aboutissement de plus de deux siècles de tensions et de conflits entre les deux nations, sur fond de guerre des Malouines. The Match (El Partido) est présenté à Cannes Première. Entretien.

Quelle est la genèse de ce projet ?

Juan Cabral : Je me souviens, je rentrais de l’école, ma grand-mère Angelica m’attendait devant la télévision. Elle regardait un match de foot, ce qui était inhabituel. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a dit : « Ce n’est pas du football, Juan. C’est la Coupe du monde. Les meilleurs joueurs de chaque pays jouent contre les meilleurs d’un autre pays. » Pour moi, enfant, c’était une idée prodigieuse : on peut jouer ensemble à travers toute la planète ? Ça a ouvert quelque chose dans ma tête. Et ensuite, bien sûr, il y avait Maradona. Des superhommes.

Pour quelqu’un qui ne connaît pas ce match, comment expliquer qu’il reste aussi mythique quarante ans après ?

J.C. : Le poids de l’histoire que portaient ces vingt-deux hommes, sans même en être pleinement conscients. Maradona à l’apogée de ce qu’un être humain peut faire avec un ballon. Carlos Bilardo, peut-être l’entraîneur le plus excentrique de tous les temps. En face, les inventeurs du football, avec Gary Lineker, meilleur buteur de la Coupe du monde, et Peter Shilton, le joueur qui a disputé le plus de matchs. Et par-dessus tout ça, la guerre des Malouines, quatre ans plus tôt. Ce match transcende le football parce qu’il cristallise quelque chose de beaucoup plus large.

La question fondatrice du film serait : « Quand est-ce qu’un conflit commence ? Quand est-ce qu’il finit ? » Qu’est-ce que ça implique concrètement ?

J.C. : Nous voulions que les gens commencent à réfléchir à l’origine des choses. On remonte deux cents ans avant le match pour raconter l’histoire des deux pays. L’Argentine et l’Angleterre sont deux nations profondément liées sans le savoir. Elles ont inventé le football, et elles ont probablement les deux meilleurs joueurs de tous les temps. Tout cela est tellement imbriqué.

Les Malouines occupent une place particulière dans le film. Comment avez-vous traité ce chapitre ?

Santiago Franco : Pour les joueurs argentins, c’était un sujet très personnel. Jorge Burruchaga était sous les drapeaux. Le football l’a préservé du départ aux Malouines, mais beaucoup de ses contemporains n’ont pas eu cette chance. Ce n’était pas un contexte historique pour eux, c’était leur vie.

J.C. : On est allés filmer les îles en février. Et quand on présente ces images dans le troisième acte, il n’y a pas un mot. Pas d’explication. Un paysage alien, minéral, qui ressemble à un terrain de football, mais le sol porte les cicatrices des tranchées. Puis une date : quarante ans après le match. L’image fait le reste.

Convaincre les joueurs anglais de participer, ce fut difficile ?

J.C. : Il a fallu repartir de zéro. On avait la chance d’avoir une productrice basée au Royaume-Uni, et moi j’y avais vécu dix ans. La promesse était claire : ce film ne serait pas à charge. Une fois qu’ils ont vu les archives, ils ont compris qu’on était sérieux.

S.F. : On a filmé tout le monde séparément, dans un lieu neutre, sans que personne ne se croise avant la réunion collective. Une chorégraphie logistique assez folle.

J.C. : Et quand ils se sont retrouvés dans la même pièce – Argentins et Anglais – ils parlaient chacun dans leur langue sans forcément se comprendre. Mais il y avait le langage du football. Barnes nous a dit que pendant la première mi-temps, depuis le banc, il ne jouait pas, il regardait Maradona jouer.

Y a-t-il une image d’archive qui résume l’esprit du film ?

J.C. : Il y a une image qu’on ne pouvait pas ne pas garder. Andrés Burgo, l’auteur du livre dont s’inspire le film, l’a d’ailleurs découverte en voyant le montage des images. À la mi-temps, une colombe blanche entre dans le stade et se pose dans le but. C’est là, dans les archives. On n’a rien inventé.

“ Entre le but de la Main de Dieu et le but du siècle, entre la guerre et le jeu, une colombe.  ”

Le film dure exactement 91 minutes. C’était la première décision prise ?

J.C. : Oui, avant même d’ouvrir les archives. 90 minutes de match, une minute de prolongation, 91 minutes de film. On aurait pu faire cinq heures. Mais on voulait aussi que ce soit beau, visuellement exigeant. Filmer les joueurs comme des gladiateurs sculptés, en noir et blanc. Quelque chose de cosmique. Comme si ce moment était infini, sans époque précise.