Une vie manifeste, l’hommage de Jean-Gabriel Périot à Michèle Firk
Pour sa première venue à Cannes, le documentariste césarisé en 2021 pour Retour à Reims (Fragments), Jean-Gabriel Périot, rend hommage à Michèle Firk. Journaliste, critique de cinéma chez Positif et militante anticolonialiste française, elle s’est donné la mort en 1968, à 31 ans, de crainte de tomber entre les mains de la police guatémaltèque. Narré par Alice Diop et Nadia Tereszkiewicz, Une vie manifeste, présenté à Cannes Classics, revient sur sa vie de combattante.
Comment avez-vous découvert Michèle Firk ?
Son nom apparaissait souvent dans des livres que je lisais, sur le cinéma des années 1950-1960. Dans tout ce qui traite de cinéma et de politique, mais aussi des luttes révolutionnaires, son nom revient parmi d’autres.
Qu’est-ce qui vous a touché chez elle ?
C’est avant tout son désir envers le cinéma. Elle n’a pas achevé de films, mais elle en a commencé. C’était une femme, et elle avait conscience de ne pas venir du bon milieu social. Il y a une énergie là-dedans qui m’intéressait beaucoup, avec l’idée d’un cinéma très politique, agissant, activiste. Et puis il y a aussi sa radicalité : d’un coup, elle mélange ça avec un combat très illégal pour le FLN, pour finir dans une guérilla au Guatemala.
Est-ce que, pour vous aussi, le cinéma est un outil d’activisme ?
Je ne suis pas de la même génération qu’elle. Je pense que le cinéma peut être très politique, mais l’idée d’un cinéma activiste : c’est-à-dire prendre ses bobines, prendre ses films, aller dans les usines, aller trouver le public, plutôt que de simplement sortir des films en salles, je le fais à mon niveau, mais c’est très faible par rapport à ce qui se faisait à cette époque.
« Je trouve qu’on manque un peu d’engagement dans la vraie vie et dans le cinéma aussi » – Jean-Gabriel Périot
Le film parle d’une idéaliste. Est-ce que vous trouvez que notre époque l’est encore ?
Je trouve notre époque un peu tiède, et comme on a toujours le cinéma de son époque… Mais il ne faut pas que du cinéma activiste, il faut aussi du cinéma plaisir, du cinéma qui fait rêver. Cependant, je trouve qu’on manque un peu d’engagement dans la vraie vie et dans le cinéma aussi.
Vous avez un rapport très plastique aux images d’archives. Est-ce que vous façonnez les images ou est-ce que vous vous laissez guider par elles ?
C’est un mélange des deux. Si on prend un film comme celui-là, une partie des images est évidente, notamment les rares images où Michelle apparaît. Et puis, il y a aussi tout ce qu’on découvre dans le processus de recherche, des choses que l’on n’attend pas. Je trouve leur place dans l’histoire que je suis en train de raconter. Je travaille aussi beaucoup avec mes propres émotions pendant le montage et les émotions ne sont jamais totalement rationnelles.
Michelle Firk est morte sans autre descendance que ses écrits, est-ce aussi le rôle des images et du cinéma : de garder une trace ?
C’est une de ses fonctions principales. L’image, plus largement que le cinéma, mais aussi la photographie, la vidéo, permettent de garder des traces d’une époque. Ça peut même aller jusqu’à quelque chose qui est de l’ordre de la preuve. Prouver que telle ou telle chose a vraiment existé.
Vous sentez-vous investi d’un devoir mémoire ?
Je ne le dirais pas comme ça. Je suis touché par des histoires que je ne connais pas quand je commence un film. Et je m’interroge : pourquoi Michèle Firk n’a pas été connue alors que d’autres de son époque ont été retenus par l’Histoire ? Ça, c’est quelque chose qui m’émeut et que j’ai envie de partager. J’aime transmettre puis laisser aux spectateurs se faire leur opinion.
Quels sont les documentaristes / cinéastes qui vous ont influencé ?
Alain Resnais, Chris Marker… Les années 1950-1960 représentent tout un cinéma très poétique, et assez radical politiquement. Formellement, il s’agissait de films très aboutis, faits par des gens qui essayaient de ne pas faire des films comme on les faisait à leur époque.
Une production Envie de Tempête, Les Films de Pierre en coproduction avec ARTE France et l’INA. Distributeur France : Potemkine Films.