Entretien avec Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes
Par Elsa Keslassy – paru dans Variety, le 24 mars 2026.
Thierry Frémaux, délégué général de Cannes, sur les restrictions à Hollywood, la dimension politique des festivals et les bouleversements du secteur : « Notre mission est très simple : dire ce que sera le cinéma en 2026 »
L’année dernière, à la même époque, vous émettiez des doutes sur l’édition à venir qui pourtant fut réussie. Cette année, quel est votre état d’esprit ?
Avoir des doutes est salutaire. Rêver, être audacieux et ambitieux fait partie de notre travail – comme de douter. Le dernier jour de chaque Festival, je fais la liste potentielle de l’année suivante. Elle est toujours excitante mais entre la potentialité et le réel, il faut savoir rester patient et lucide. Et se dire qu’un film inattendu ou une projection surprise peuvent changer la donne à tout moment. C’est le cas chaque année !
Il y a un an, l’incertitude régna longtemps puis la suite se révéla formidable. La Sélection, une fois montrée à Cannes, appartient à la presse, au public et aux professionnels qui la transforment à leur tour. Leur accueil, leurs analyses apportent beaucoup de réponses à nos questions.
Et comment s’annonce-t-elle pour mai 2026 ?
Je trouve que le cinéma est dans un état de créativité et de renouvellement permanent. Depuis janvier, nous voyons des films qui nous rendent heureux, on sent les artistes et les professionnels pleinement engagés. C’est déjà beaucoup.
Cannes ne renonce jamais à une certaine exigence artistique. Notre mission est très simple à formuler : dire ce qu’est le cinéma. Ou plutôt pour notre travail en cours : dire ce qu’il est en 2026.
Pas de doutes ?
Si, car le cinéma traverse une période de grande fragilité entre la crise de l’exploitation en salle, l’évolution du comportement de nouvelles générations de publics, l’omniprésence des autres écrans, la fusion des studios US, le piratage, l’intelligence artificielle qui peut être une autre forme de piratage, etc.
La plupart des médias ont rapporté que les studios ne seraient pas présents à Cannes cette année. La situation actuelle de l’industrie américaine, les layoffs, les consolidations, ne complique-t-elle pas leur présence à Cannes ?
Lorsque les studios hollywoodiens pensent qu’une présence à Cannes leur est bénéfique, ils viennent. Quantitativement, les studios produisent moins de blockbusters et moins de films d’auteur que dans le passé. Mais avec une année 2025 capable de livrer Sinners, Eddington, One Battle after Another, Marty Supreme, Hamnet, etc., et avec les films de James Gray, Christopher Nolan, de Steven Spielberg ou de Alejandro González Iñárritu qui arrivent, il n’y a pas lieu d’être pessimiste.
L’histoire du cinéma est faite de cycles. À la fin des années 60, quand le système des studios s’achevait, on voyait poindre Arthur Penn, Billy Friedkin, Francis Coppola ou Jerry Schatzberg puis Marty Scorsese, Steven Spielberg. Ou un Clint Eastwood fidèlement produit par Warner. De nouvelles générations arriveront bientôt, j’en suis convaincu. Il faudra leur permettre d’éclore.
Le fait que « Sinners » et « One Battle After Another » ne soient pas passés par un festival, est-ce que ça vous fragilise?
Non, cela ne nous fragilise pas. Ils ont connu un succès remarquable en salles à travers le monde. Mais je crois pouvoir affirmer que leur présence à Cannes leur aurait permis de toucher un public mondial encore plus large. Ryan Coogler a été découvert à Sundance puis au Certain Regard avec son premier film, je suis épaté par sa carrière. Paul Thomas Anderson est passé très tôt par Cannes, d’abord au Certain Regard puis en compétition avec le formidable Punch Drunk Love. Ils reviendront j’en suis sûr !
Vous dites que Cannes n’est dépendant de personne, mais en même temps le festival bénéficie de la présence de films hollywoodiens…
… Hollywoodiens ou américains tout simplement. Anora n’était pas un film de studio, il a gagné la Palme d’or et remporté l’Oscar. Et Sean Baker a fait une belle déclaration d’amour aux salles de cinéma.
Mais Cannes peut-il vraiment rester le plus grand festival du monde sans les studios américains ?
Où avez-vous vu que les studios ne viennent plus à Cannes ? Pour procéder correctement à l’analyse, il faut le faire sur une demi-décennie. On verra alors qu’ils sont tous fidèles, de Sony Columbia à Warner, de Paramount à Universal et Disney. Cannes continue de vivre avec le cinéma américain. Avec les studios, l’échange est fructueux.
Nous ne sommes dépendants de rien d’autre que des films eux-mêmes et le monde du cinéma est vaste. La preuve, les films non américains de Cannes sont de plus en plus présents sur le marché américain… et aux Oscars !
C’est vrai que ces dernières années, beaucoup de films passés par Cannes ont été nommés aux Oscars.
Il y a toujours eu des films de Cannes aux Oscars, dès la première Palme d’Or, Marty de Delbert Mann en 1955, mais c’est devenu plus fort et plus visible ces dernières années – il en va de même aux Césars. L’Académie des Oscars s’ouvre davantage au cinéma international. Et le cinéma international, c’est l’ADN de Cannes. Ainsi, « nos » films ne concourent plus seulement pour le seul Oscar du meilleur film international mais dans toutes les catégories. Un passage par Cannes est de plus en plus efficace, commercialement en salles et symboliquement aux Oscars, je veux le redire aux producteurs américains.
Y aura-t-il quand même des films américains cette année ?
Oui, même s’il n’y a pas “Top Gun” ou “Mission : Impossible”. D’ailleurs, je veux encore remercier Paramount d’avoir alors joué le jeu. Ce fut une grande réussite. Comme Fox quand Moulin Rouge faisait l’ouverture ou Warner qui nous apportait le Elvis de Baz Luhrmann.
Spielberg va-t-il revenir à Cannes avec « Disclosure Day »?
Je l’ignore. Ce sera sa décision et celle d’Universal. La sortie d’un film obéit à de nombreux critères stratégiques. Parfois, Cannes entre dans leur stratégie et parfois non. Je respecte ça.
Au-delà du timing, n’est-ce pas aussi une question de coût?
Oui, mais on peut aussi voyager léger. Un metteur en scène et deux acteurs suffisent pour mettre un film en valeur et ravir la presse et les festivaliers. Je veux le redire même si je sais bien qu’un gros film… est un gros film.
Rien à voir avec la crainte d’un mauvais accueil ?
Les films de la sélection sont rarement mal accueillis, nous avons bon goût ! Mais dans tous les cas, le rôle des festivals est précisément de présenter des œuvres qui suscitent le débat.
Quand cela arrive, c’est parfois brutal.
Franchement, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et puis je suis le premier à me demander si Cannes est la bonne place pour tel ou tel film soit exposé en avant-première mondiale sur la Croisette. Si je pense que non, je ne vais pas sacrifier la vie d’un film à un tapis rouge.
Alejandro González Iñárritu viendra-t-il avec son prochain film avec Tom Cruise?
Non, son film ne sera pas prêt.
Et pour Christopher Nolan?
Même chose. Chris Nolan, dont je veux saluer l’engagement auprès de ses collègues de la Director’s Guild, aime que ses films surgissent en salles. J’étais au Grand Rex à Paris pour la première française d’Oppenheimer, ce fut une extraordinaire soirée de cinéma. J’attends L’Odyssée avec une grande impatience.
Avec le numérique, les réalisateurs travaillent jusqu’au dernier moment, les films sont prêts peu de temps avant leur présentation. L’argentique, le 35mm, c’était différent : lorsque j’ai débuté, en 2001, cela fera 25 ans cette année ! Il fallait dire oui à un film en janvier pour être sûr qu’il soit prêt en mai !
Est-ce que vous pensez que James Gray pourrait revenir au festival avec son prochain film ? Avez-vous déjà eu l’occasion de le voir ?
Le film ou James Gray ? Le film, pas encore. Mais vous savez bien que si je l’avais vu, je ne vous le dirai pas ! On a rendez-vous le 9 avril, vous saurez tout.
La politique de Donald Trump aux États-Unis et à l’international vous pousse-t-elle à questionner la place du cinéma américain à Cannes ?
Non, absolument pas. Donald Trump est un Président élu, la constitution américaine est forte et l’opposition active. Le cinéma américain est libre de ses mouvements. Des distributeurs/producteurs comme Neon ou A24 rayonnent, le cinéma indépendant est toujours là, des grands noms aux nouveaux venus. Cannes, avec Sundance, avec les autres festivals européens, leur offre une vitrine internationale. Ils ont profondément besoin, pour survivre, de ventes internationales et d’une diffusion à travers le monde. Nous sommes pleinement conscients de notre rôle : celui de vitrine pour le cinéma en général, et pour le cinéma indépendant américain en particulier. Plus que jamais, alors que le marché américain se rétrécit, ces films doivent trouver un public mondial. Les festivals sont là aussi pour accompagner ce mouvement.
Face à la contraction du marché, qu’avez-vous pensé du rachat de Warner?
Je me garderais bien de donner mon opinion sur une telle opération. Je me contenterai de dire que le plus important, c’est qu’elle produise le meilleur de Warner et le meilleur de Paramount. Ce sont deux piliers historiques d’Hollywood.
À Berlin, la situation géopolitique a suscité beaucoup de débats et une intervention du gouvernement allemand qui a presque coûté à Tricia Tuttle sa place. Que pensez-vous de cette crise ?
Nous avons exprimé notre soutien à Tricia Tuttle et à ses équipes pour défendre la Berlinale qui est un festival essentiel de notre environnement. Nous n’étions pas seuls à le faire. Il ne faut pas ajouter aux tensions de l’époque en mettant les festivals en danger. Là-bas, Wim Wenders a fait l’objet de commentaires excessifs. N’oublions pas que c’est l’homme qui a dit, alors qu’il recevait un Prix à Cannes : « Si nous pouvons changer les images du monde, alors peut-être pourrons-nous changer le monde ». C’est la plus belle déclaration politique qu’on puisse attendre d’un cinéaste.
Est-ce qu’une telle situation pourrait arriver à Cannes ?
Tout peut arriver ! Mais le Festival est solide, il bénéficie du soutien conjoint de la mairie de Cannes et de l’État, un soutien qui ne s’est jamais démenti même lorsque nous avons connu des tempêtes et je ne remonte pas jusqu’en mai 68 quand la manifestation a été stoppée. Dans son Conseil d’administration, avec Iris Knobloch à sa tête, tous les métiers du cinéma sont représentés et leur respect de l’institution rend notre équipe plus forte. Accueillir le monde entier sur la Croisette est la fierté du pays tout entier. Et nous savons aussi que la solidité et le prestige de Cannes protègent les autres festivals.
N’oublions jamais que Cannes a été conçu en 1939 avec les USA comme « le festival de la liberté » face aux menaces nazies et fascistes. Et il renaît en 1946 dans l’espérance de l’après-guerre et la place essentielle de la culture dans la reconstruction du monde. Ces deux visions nous sont chères et elles restent d’actualité… surtout face à l’actualité !
Les grands festivals sont souvent traversés par des prises de parole politiques d’artistes. Comment gérez-vous cela à Cannes ?
L’art et la politique sont étroitement mêlés. J’admire Robert De Niro qui prend des risques pour s’engager dans le jeu politique américain – et il n’est pas le seul. Bad Bunny en a fait une belle démonstration au Superbowl, Bruce Springsteen a écrit une chanson après Minneapolis comme Dylan le faisait dans les années 1960. Les artistes vivent dans leur époque. Picasso est un l’un des plus grands inventeurs de formes de l’histoire de la peinture mais un jour, il a décidé de s’engager dans la guerre civile espagnole et il a peint “Guernica”. Sans jamais cesser d’être un artiste.
C’est la démocratie. Mais s’il y a des films explicitement politiques, d’autres ne le sont que d’une manière indirecte et d’autres encore ne le sont pas du tout. Tout est respectable.
Et désormais, les acteurs et les cinéastes sont eux aussi mis sur la sellette lors des conférences de presse. Certains pourraient être tentés de les éviter à l’avenir.
Oui, on exige des artistes qu’ils aient leur opinion sur le moindre sujet et lorsqu’ils parlent, ils sont critiqués au motif qu’ils n’ont pas compétence à juger l’actualité. Les réseaux sociaux n’arrangent rien. Il faudrait aussi questionner cette alliance factice entre certains médias et certains influenceurs. Personnellement, je suis choqué par l’usage qui est fait de la situation tragique de tel ou tel endroit du monde comme si les cinéastes ou les festivals avaient la possibilité de la résoudre.
Et face aux tensions internationales actuelles, est-ce que vous craignez une édition du Festival de Cannes particulièrement agitée ?
Non. Notre mission est de montrer des films, de permettre aux artistes de s’exprimer et aux œuvres d’enrichir le questionnement de l’époque. Cannes doit également veiller à ce que toutes les opinions s’expriment dans le respect et la tolérance. Nous gardons la même ligne : à Cannes, la politique est sur l’écran, dans les films.
Vous répondez prudemment…
Si mon nom a une petite notoriété, c’est à travers ma fonction et je n’ai pas à l’instrumentaliser. Mes opinions sont associées à l’institution que je représente. Et je ne suis pas seul à décider, j’ai avec la Présidente Iris Knobloch et avec les membres du conseil d’administration des discussions ouvertes et nécessaires. Donc, je me garderai bien de donner mon point de vue personnel, à part celui consistant à dire que les violences exercées contre les civils partout dans le monde sont inacceptables. Je pense que tout le monde partage ce point de vue, même lorsqu’il n’est pas exprimé.
Les festivals sont-ils plus importants que jamais aujourd’hui ?
Absolument. Les festivals sont essentiels comme événements artistiques, commerciaux et médiatiques. En musique, dominée par le streaming et les nouveaux modes de consommation, les artistes remontent sur scène. Les festivals sont la scène du cinéma. Voir un grand film sur grand écran, c’est notre spectacle.
Les festivals donnent des rendez-vous. Il y en a une multitude dans le monde. Ils habitent les villes, ils rassemblent les populations. Les élus, les gouvernements les soutiennent, les partenaires privés accourent. Cannes, pendant deux semaines, devient le centre du cinéma mondial, comme à leur tour Berlin ou Venise, San Sebastian ou Toronto, Busan ou Tokyo, Red Sea ou Sundance, etc. Nous faisons tous le même métier.
Quelle place donnez-vous aux talents émergents dans votre sélection ?
Une grande place. Depuis toujours, Cannes a deux missions fondamentales : célébrer les grands auteurs et faire des découvertes. Des films comme The Substance de Coralie Fargeat ou l’an dernier Sound of Falling de Masha Schilinski étaient inattendus, et leur sélection a posé le nom de leurs réalisatrices sur la carte du cinéma mondial. Nous sommes constamment sur ce chemin-là.
Il y a aussi des Kleber Mendonça Filho ou des Joachim Trier qui étaient des découvertes et sont devenus classiques…
Et même presque des vétérans ! Ils sont arrivés avec leurs premiers films et parviennent à maturité. Il faut d’ailleurs saluer les festivals qui accueillent les jeunes débutants et font un premier travail de découverte, parfois avant nous.
Nous continuons à explorer la création mondiale avec abnégation, humilité et gourmandise. Si un film est en Sélection officielle, c’est qu’il a quelque chose de distinctif. On peut justifier n’importe lequel de nos choix. Je crois que nous pouvons être heureux de ceux de ces dernières années.
Donc l’enjeu est vraiment de maintenir cet équilibre entre auteurs, confirmations et découvertes ?
Oui, toujours. Le panorama serait sinon incomplet. Jadis, on répétait : “C’est toujours les mêmes.” On ne le dit plus. Chacun comprend que nous sommes fidèles à nos auteurs comme les grands éditeurs littéraires le sont pour les leurs. Le Festival a toujours été le lieu d’accueil des grands réalisateurs, depuis Bergman et Fellini. Le panthéon cannois est merveilleux. Cannes est une maison qu’ils ont construite avec leurs mains, avec leurs films. Le Festival les accueillera toujours, d’une manière ou d’une autre.
Il y a toujours des films français en compétition. On sait que Hamaguchi ou Farhadi ont tourné en France ? Seront-ils considérés comme films français ?
Nous privilégions la nationalité de l’artiste. Si un grand écrivain quitte son pays pour aller écrire un roman ailleurs, cela reste quand même son œuvre propre. Même s’il tourne en France, Hamaguchi reste un cinéaste japonais, comme Asghar Farhadi reste un cinéaste iranien. Ils ont leurs méthodes, leur style, leur écriture. Leur culture.
Ces dernières années, vous avez souvent mis un premier film en compétition. Est-ce que ce sera encore le cas cette année ?
Nous le ferons si l’occasion se présente.
La présence des femmes réalisatrices en compétition a augmenté ces dix dernières années. Comment l’envisagez-vous en 2026 ?
La situation est de plus en plus favorable pour les réalisatrices. Il y a quinze ans, lorsque Cannes fut interrogé sur le manque de réalisatrices en compétition, j’avais dit que la question, légitime, était d’abord celle de la place des femmes dans le cinéma en général, que Cannes devait s’en préoccuper mais n’en était que le reflet. Depuis, cette place est allée grandissante et le Festival 2026 en sera à nouveau le témoin. Et il ne faudra pas le juger sur la seule compétition, mais sur l’ensemble de la Sélection officielle ainsi que sur les sections parallèles.
Mais le processus sera définitivement achevé lorsque vous ne me poserez plus la question chaque année !
Cannes peut-il encore découvrir les grands auteurs du futur à l’ère des plateformes ?
Plus que jamais, même s’il ne faut plus séparer ces deux mondes. Le cinéma est l’art de l’expérimentation. C’est le monde des courts métrages, l’apprentissage bienveillant des premiers films. Un film de cinéma est un prototype. Et même les cinéastes nés sur les plateformes ou ceux qui font des séries rêvent de faire des films de cinéma. Le cinéma est partout. Un clip vidéo, une publicité, un post internet, tout le monde s’inspire du cinéma.
Êtes-vous inquiet face à l’IA ?
L’IA est, comme son nom l’indique, artificielle. On en parle énormément mais elle va se normaliser et s’intégrer comme d’autres technologies avant elle. Les films ne sont d’ailleurs plus, depuis longtemps, réalisés sans l’usage de la technologie, qui annonçait l’IA. En revanche, je suis solidaire des scénaristes et des acteurs qui s’inquiètent à juste titre de l’usage abusif de l’IA.
Vous avez dit que Cannes était fidèle à ses auteurs. Mais l’année dernière, Jim Jarmusch, a présenté son film à Venise. Que s’est-il passé ?
Sans briser le secret des sélections, nous lui avons fait une proposition qu’il n’a pas acceptée. Venise était à l’affût, il est parti là-bas.
Mais après son Lion d’or, il vous a adressé quelques piques…
Oui, rien d’original. Quand un cinéaste proteste, c’est toujours parce que son film n’était pas où il l’exigeait. Normal qu’il soit déçu. De là à balayer le passé… Faire un commentaire antipathique sur le public cannois qui l’a toujours bien accueilli était inutile et injuste. J’ai été déçu que ça vienne de lui. Il y a deux ans, certains journaux avaient publié avec une certaine complaisance les déclarations de Victor Erice vexé que son film ne soit pas en compétition. On a l’habitude de ça. Mais c’est au fond assez rare.
Regrettez-vous de ne pas l’avoir pris ?
Il a une belle histoire avec Cannes. Je préfère me souvenir du meilleur de nos aventures communes.
On a appris que le prochain film de Ruben Östlund ne sera pas prêt. Est-ce que vous avez vu un montage ?
Non, puisqu’il n’est pas prêt. Maintenant, il a le temps… pour l’année prochaine !
Vous défendez la salle de cinéma, mais une partie importante des films de grands auteurs aujourd’hui sont financés par des plateformes.
Ça n’est pas contradictoire. Des films financés par Amazon, Apple ou Mubi sortent en salles et même les films Netflix aux USA. Le combat pour la salle, tout le monde le mène, les plateformes comprises car elles savent qu’une sortie en salles est irremplaçable, avec ce qu’elle implique : la critique, le public, les affiches dans les rues, la mythologie à venir. La fabrication de la légende par le cinéma, c’est unique. Je continue de penser que tant qu’il y aura des cinéastes qui veulent faire des films pour le grand écran, le cinéma restera vivant.
Est-ce que Cannes peut rester fidèle à ses principes sans évoluer sur cette question ?
Sur cette question, Cannes n’a qu’un seul principe : les films de la compétition doivent sortir dans les salles françaises. Pour le reste, il y a mille manières de faire un beau festival sans passer par la compétition.
Nous n’acceptons pas les selfies sur les marches : cette décision, très mal comprise à l’époque, fait l’unanimité aujourd’hui.
Avoir des principes, montrer de la fermeté, c’est être fidèle à la tradition du Festival. Qui sait évoluer.
Le Festival a une règle selon laquelle le film d’ouverture doit sortir en salles en France le même jour.
Oui, pour mettre les salles et les spectateurs à l’honneur. Et cela renforce la carrière du film d’ouverture : en 2025, Partir un jour, premier film réalisé par une réalisatrice l’an dernier, a connu une formidable carrière grâce à cela.
Et le soir de l’ouverture, c’est la fête dans plus d’un demi-millier de salles en France. France Télévisions, qui diffuse la soirée d’ouverture sur grand écran comme le faisait jadis Canal+ et la Fédération Nationale des Cinémas de France qui ouvre ses salles contribuent à cette réussite.
Cela limite forcément vos choix.
Ce choix repose d’abord une conviction. Et puis nos choix dépendent des propositions que l’on nous fait. Quand l’opportunité se présente, les productions sont candidates. C’est nous qui avons proposé Partir un jour à la grande surprise de sa réalisatrice. Nous connaissons la machine cannoise.
Y aura-t-il une série présentée à Cannes cette année ?
Nous ne présentons de séries que lorsqu’elles sont signées par des auteurs de cinéma : David Lynch, Jane Campion ou récemment Valeria Golino. Il ne semble pas que l’opportunité se présentera en 2026.
La prochaine saison de « The White Lotus » va se tourner sur la Côte d’Azur, avec une intrigue autour du Festival de Cannes. Quels sont vos échanges avec Mike White et HBO à ce sujet ?
Je ne peux vous répondre. Il faudra poser cette question à la production qui est au travail.
Le jury cette année sera présidé par Park Chan-wook. Pouvez-vous nous donner quelques indices sur la composition de ce jury ?
La composition du jury obéit à plusieurs règles : la parité, d’abord, avec quatre femmes et quatre hommes pour accompagner le Président. Ensuite, la répartition géographique afin qu’on y voie là aussi le reflet de nos convictions universalistes. Enfin, qu’il compte dans ses rangs d’autres professions du cinéma que comédiens et réalisateurs. Le jury sera complété vers la mi-avril.
Un mot sur Park Chan-wook ?
Il est l’un des grands maîtres de l’époque et avec Old Boy en 2004, il a légitimé la présence en compétition du cinéma de genre. Il est avec Bong Jong-ho ou Lee Chan-dong le représentant marquant d’un pays, la Corée du Sud, qui est un immense territoire de cinéma et de modernité. On est heureux de l’avoir avec nous.
L’année dernière, vous avez interdit les « naked dresses » sur le tapis rouge. Pourquoi avoir pris cette décision ? Envisagez-vous d’autres changements dans le règlement ?
Nous n’avons rien interdit. Nous avons simplement rappelé nos règles qui sont inchangées de longue date et qui se soumettent à la loi française.
Quel est l’état de la sélection aujourd’hui ?
Nous sommes en mars, nous attendons encore beaucoup de films. Je vous l’ai dit, nous voyons de belles choses.
Vous aimez créer l’excitation…
Elle fait la légende du Festival. L’excitation vient des artistes eux-mêmes. L’annonce de la venue de Peter Jackson ou de Barbra Streisand, par exemple, donne déjà envie d’être sur la Croisette.
À ce stade, combien de films avez-vous déjà sélectionnés pour la Compétition ?
Environ deux tiers.
Et parmi tous les longs métrages reçus, combien vous reste-t-il encore à voir ?
Comme l’an dernier, nous approchons des 3 000 longs métrages. Je veux saluer le travail des comités de sélection. Comme vous le savez, nous regarderons tous les films ! À l’heure où je vous parle, 400 sont en salle de projection. J’y retourne !