Rencontre avec Jeremy Strong, membre du Jury des Longs Métrages

Révélé au grand public grâce à la série Succession, Jeremy Strong appartient à cette lignée de comédiens qui habitent leurs rôles jusqu’à l’effacement. L’acteur américain toujours en quête d’authenticité a traversé les projets avec une intensité sans limites. Sensible aux questions politiques et climatiques, il continue d’orienter sa carrière vers des films exigeants, guidé par une passion intacte pour un cinéma profond et vivant.

Vous souvenez-vous de la performance d’acteur qui vous a fait tomber amoureux du grand écran ?

Il y a eu beaucoup de moments fondateurs pour moi. Des performances qui ont fait bouger la terre sous mes pieds. Il m’est difficile de mettre le doigt sur l’une d’entre elles en particulier, mais je me souviens encore aujourd’hui de l’interprétation lumineuse et dévastatrice de Peter Mullan dans My Name Is Joe de Ken Loach, pour laquelle il a d’ailleurs remporté le Prix d’interprétation masculine à Cannes en 1998. Je pourrais citer également Dustin Hoffman dans Midnight Cowboy et Kramer vs. Kramer, Daniel Day-Lewis dans My Left Foot, Robert De Niro dans Raging Bull ou Isabelle Huppert dans La Pianiste. Et comment ne pas être inspiré par Juliette Binoche, dont le travail est irréprochable à mes yeux ? Elle incarne une combinaison d’honnêteté brute, de courage et de polyvalence.

Quel rapport entretenez-vous avec le cœur de votre métier : le jeu ?

Quand j’étais enfant, je jouais souvent à faire l’acteur. J’ai aussi fait partie de troupes de théâtre. Plus qu’une passion, jouer a toujours été pour moi une obsession. Je ne saurais même pas expliquer pourquoi c’est tellement ancré. Cela fait partie de mon quotidien depuis l’âge de quatre ou cinq ans. Je voyais cela comme une échappatoire. Depuis, les choses ont évolué. Je m’intéresse davantage aujourd’hui à dévoiler la vérité en me débarrassant des artifices. Chaque personnage possède un filtre différent à travers lequel on tente d’atteindre cette vérité.

De quelle manière vous préparez-vous pour obtenir cette vérité ?

La chose la plus importante est, je crois, de savoir rester ouvert à sa propre intuition et à son instinct. C’est en les écoutant que nous restons vivants, à la frontière de l’apprentissage. Il s’agit de créer un sentiment de croyance dans ce que nous faisons. Parfois, j’ai besoin de m’enraciner plus profondément dans le sol pour y parvenir. Sinon, le travail risque d’être superficiel. Certains acteurs ont le don d’activer ou de désactiver cela. De mon côté, j’ai besoin de libérer des choses en moi pour accéder au type de liberté et de compréhension dont j’ai besoin. Ensuite, je les protège farouchement. Je me souviens que Sean Penn m’a dit un jour qu’il fallait être le garde du corps de son personnage, et je crois que c’est vrai.

« Je crois au pouvoir de l’art et du cinéma, à leur capacité de toucher et de changer les cœurs et les esprits »

Quel rôle vous a le plus transformé, humainement et artistiquement ? On pense spontanément à Kendall Roy, votre personnage dans Succession

J’ai passé sept ans de ma vie à travailler sur ce personnage, mais j’ai déjà l’impression que c’est arrivé à quelqu’un d’autre. Je ne m’y identifie plus vraiment. Ce fut une épreuve à bien des égards, car il m’a conduit sur des terrains où je n’étais jamais allé en tant qu’artiste, et m’a forcé à prendre des risques. Mais le rôle qui m’a probablement le plus transformé est celui que je viens de quitter. Je tournais récemment un film sur Bruce Springsteen. Le personnage de Jon Landau, l’agent artistique qui a repéré Springsteen et que j’interprète dans ce film, a eu un profond effet sur moi. Il m’a invité à communier avec Bruce et sa musique. Ensemble, lui et Jon Landau ont contribué à élever spirituellement le public. Je me suis senti, moi aussi, élevé et comblé.

Comme Bruce Springsteen, vous êtes une personnalité engagée. Pensez-vous que l’acteur a aujourd’hui une responsabilité politique ou morale, au-delà de la performance artistique ?

C’est une question importante. Durant la majeure partie de ma vie, j’ai cru — et je crois peut-être encore — que ma manière de participer aux événements, aux débats et aux enjeux de notre époque passe, indirectement, par le fait de raconter des histoires. Par exemple, j’ai joué l’an dernier une pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, parce que, pour moi, c’était une allégorie de la crise climatique. Il y a eu aussi The Apprentice, qui évoque Donald Trump et la montée de l’idéologie fasciste. Je dirais donc qu’il est très important pour moi de faire partie d’un monde qui parle du nôtre. Je crois beaucoup à ce que Shakespeare écrit dans Hamlet, à savoir que notre travail consiste à tendre un miroir à la nature, à montrer l’âge et le corps de l’époque, sa forme et sa pression. C’est ainsi que je conçois ma mission d’acteur.

Et en tant que citoyen ?

Nous devrions tous agir selon notre conscience. Mais notre monde est en feu. Il semble donc que le moment soit venu pour chacun de s’éveiller en tant que citoyen du monde, quelle que soit la forme que cela prenne. Je suis personnellement impliqué dans une organisation de défense du climat. C’est une cause qui me semble urgente. Je crains que, très bientôt, nous ne soyons tous rattrapés par ses conséquences. Mais ma façon d’y faire face, c’est aussi à travers le travail. Je crois au pouvoir de l’art et du cinéma, à leur capacité de toucher et de changer les cœurs et les esprits.