Amarga Navidad de Pedro Almodóvar : la couleur change de camp
« Quand je tourne, je me sens comme un peintre. » Chez Pedro Almodóvar, la couleur n’est pas un ornement, c’est une langue. Dans Amarga Navidad (Autofiction), dévoilé en Compétition, le cinéaste espagnol fait de la palette chromatique un système de pouvoir : les vêtements trahissent ce que les personnages dissimulent, et les teintes de la fiction contaminent celles de la réalité. Lecture pigmentée du neuvième film que l’artiste présente en Sélection officielle.
Amarga Navidad suit deux récits en miroir : celui de Raúl Rossetti (Leonardo Sbaraglia), scénariste-réalisateur en panne d’inspiration, qui s’empare de la vie de Mónica (Aitana Sánchez-Gijón), son assistante depuis vingt ans, pour écrire son prochain film ; et celui d’Elsa (Bárbara Lennie), réalisatrice elle aussi, et double de fiction de Raúl. Ce dernier envoie son personnage faire son deuil à Lanzarote.
Raúl vit dans un monde aux teintes moutarde et dorée. Ses pulls, ses intérieurs, la lumière ambrée de sa villa brutaliste : tout dit un homme qui s’est construit un monde à sa mesure. La couleur suggère l’autosuffisance, la clôture. Puis il y a ce polo bleu (froid, clinique) le jour où le scénariste marche à côté de Mónica. La trahison est dans le vêtement avant d’être dans les mots, avant même d’être dans la conscience de Raúl.
Ce qui suit est le retournement. Mónica arrive en moutarde pour lui régler son compte : la teinte de Raúl, sa couleur, est portée par celle qu’il a mise en fiction sans lui demander. Lui porte un polo en maille noire et dorée. Le glissement est infime, mais tout a basculé. Raúl avait cru faire de Monica un personnage, elle lui renvoie sa propre couleur comme un reproche.
À Lanzarote, la palette change de registre. La maison où Elsa (double de fiction de Raúl) vient faire son deuil (blanche, minérale, dessinée dans l’esprit de César Manrique qui fit de l’île de feu son laboratoire) offre un contrepoint aux saturations de Madrid. Un blanc qui respire, qui laisse de la place. C’est là qu’Elsa retrouve l’envie d’écrire. Et c’est là, sur la lave noire, que la robe vermillon d’Elsa face à la robe noire de Natalia (Milena Smit), en deuil de son fils, produit une des images les plus franches du film : deux femmes, deux façons d’habiter la perte, que la couleur seule oppose sans qu’un mot soit nécessaire. C’est le propre de l’autofiction : ce qu’elle touche, elle le change de couleur.