Ben’Imana, le regard de Marie Clementine Dusabejambo
Après avoir réalisé quatre courts métrages, la réalisatrice rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, inscrit son premier long métrage, Ben’imana, en lice pour le Prix Un Certain Regard. Ce drame revient a posteriori sur le génocide des Tutsis, perpétré pas les Hutus, d’avril à juillet 1994, au Rwanda. Un traumatisme que tentent d’apaiser des tribunaux populaires, mis en place en 2012. En instaurant un dialogue entre victimes et familles de bourreaux, Vénéranda, la protagoniste, se replonge dans un passé encore à vif. Avec Ben’imana, Marie-Clémentine Dusabejambo fait entrer le Rwanda pour la première fois en Sélection officielle.
« À travers l’image et le mot, je m’attache à filmer les silences de l’histoire pour leur redonner une voix. »
– Marie-Clémentine Dusabejambo
L’architecture du “Baume”
Ben’Imana est né d’une interrogation fondamentale sur la mémoire: est-il possible de se reconstruire dans l’oubli, ou au contraire, l’absence d’oubli condamne-t-elle à l’immobilité? Après l’Apocalypse, la question n’est plus seulement de survivre , mais de savoir vers quoi diriger notre regard. J’ai voulu chercher s’il existait un “Baume” au pays des Mille Collines , un remède aux blessures invisibles. En plaçant l’humain au centre de chaque cadre , ce film explore le point de friction entre le traumatisme intime et la nécessité politique de se réinventer. C’est un projet qui refuse le spectaculaire pour se concentrer sur la dignité de la reconstruction.
Un silence habité
Le Plateau de Ben’Imana n’était pas un simple lieu de travail, mais un lieu de recueillement et de haute exigence. Nous avons évolué dans une atmosphère de “résistance créative”, portés par une équipe soudée par le poids et la noblesse du récit. Je garde en mémoire ces moments de grâce où la technique s’efface totalement. À cet instant la réalité du plateau disparaissait pour laisser place à la vérité brute des personnages. C’était une ambiance saturée par notre bagage historique , là où les émotions deviennent si denses que les mots ne suffisent plus, nous avons filmé l’impossibilité de se dire en laissant les corps et les regards prendre le relais de la parole.
Des visages comme des paysages
Le casting est le cœur battant de Ben’Imana,j’ai cherché des visages qui portent en eux une narration silencieuse , capables de raconter une histoire avant même que le premier mot ne soit prononcé. La plupart de ces femmes sont des actrices non professionnelles, sauf bien sûr Isabelle KABANO qui a déjà eu des rôles importants dans les films internationaux comme “ Petit
Pays”. Plus encore , les femmes dont l’histoire a inspiré le récit étaient présentes sur le plateau, faisant partie intégrante du film. Leur participation efface la frontière entre la mémoire et le cinéma. Les actrices ont accepté une mise à nu totale , portant ce récit avec une justesse et une humilité rares. Sur le plateau , elles interprétaient pas seulement un rôle; elles prêtaient leur propre corps à une quête de dignité universelle.
Enseignement et découvertes : la géographie du secret
La réalisation de Ben’Imana m’a appris l’humilité face au temps et à l’espace. J’ai découvert que le cinéma peut être un véritable processus de réparation, agissant comme un outil de guérison tant pour ceux qui reçoivent l’œuvre que pour ceux qui la
façonnent. J’ai appris à laisser le film “respirer”, à ne pas forcer le récit, mais à écouter ce que le paysage vallonné du Rwanda avait à nous révéler. Ici, la topographie est une métaphore de la mémoire… Derrière chaque colline, une autre se dévoile, masquant la suivante, s’entrelaçant à l’infini vers l’horizon. J’ai choisi de filmer ce paysage comme un personnage à part entière. Il n’est pas qu’un décor, il est le témoin silencieux des confrontations , le gardien des secrets et le porteur d’une histoire tragique qui palpite
encore sous terre.
Une lettre d’amour entre les générations
Ben’Imana est une architecture de récits imbriqués, une histoire dans l’histoire. C’est avant tout,une lettre d’amour adressée d’une génération à l’autre. Les années consacrées à la fabrication de ce film m’ont appris que chaque génération doit mener ses propres combats, et qu’il est essentiel de le faire avec honneur et dignité. Pour cela, il nous faut comprendre notre contexte historique, dans le temps comme dans l’espace , et respecter les efforts de ceux qui nous ont précédés sans les juger à l’aune de notre époque / notre réalité actuelle. Mon souhait est que le public retienne que la beauté peut surgir de l’ombre, même la plus dense, si, en quittant la salle, les spectateurs ressentent une proximité intime avec ces personnages et s’interrogent sur notre capacité collective à la compassion, alors le film aura accompli sa mission. Ben’Imana ne cherche pas à conclure , mais à ouvrir un
espace de dialogue et de tendresse.
Influences : Une mémoire collective
Mon regard a été façonné par le cinéma d’Isaac Lee Chung et l’œuvre de Haile Gerima, qui a d’ailleurs été mon mentor. Je me reconnais dans leur exploration de l’épure et du temps long. Je suis sensible aux œuvres qui ne prétendent pas apporter des réponses définitives,mais qui s’attachent à poser les questions essentielles sur notre condition humaine. Mon cinéma prend racine dans la réalité rwandaise, mais il s’abreuve à une source plus vaste, celle de la lignée. Comme le souligne Haile Gerima, chaque conteur est le porte-voix d’une communauté. Chaque son, chaque mot, est une résonance collective qui porte en elle les gènes et les souvenirs de nos familles, de nos voisins, etc. Je suis convaincue que cette mémoire héritée constitue le socle de notre identité. Elle dicte ma manière de m’exprimer en tant qu’être humain et guide ma caméra. Filmer pour moi, c’est puiser dans ce contenu mémoriel, pour traduire en image , ce que signifie appartenir à une histoire commune.