Body switch, identité et male gaze : rencontre avec Arthur Harari
L’Inconnue d’Arthur Harari est sans doute le film qui intrigue le plus depuis son annonce en Compétition. Le réalisateur de Onoda, également coscénariste de Anatomie d’une chute, adapte le roman graphique de son frère, Le Cas David Zimmerman, incarné à l’écran par Léa Seydoux et Niels Schneider.
David Zimmerman a bientôt 40 ans, il est photographe mais personne ne le sait. Alors qu’il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit…. Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue.
Comment avez-vous travaillé cette adaptation du roman graphique ?
Il m’a fallu du temps pour comprendre ma vision à moi, puisqu’au départ, c’était l’histoire de mon frère, Lucas. J’ai compris que la force du récit pouvait être décuplée par le réalisme. Alors que ce qui se joue est impossible, je voulais que le film fonctionne comme un piège où on finit par avoir l’impression que c’est totalement possible. Tout ce qui contrevenait à cette vraisemblance ou à cette sensation de réalité, je l’ai traqué, jusqu’au bout du montage. Et puis, la fin est différente.
« J’ai eu envie que l’aboutissement du film soit le plus perturbant possible, qu’il soit au-delà des mots. »
Cet aspect réaliste se joue à la mise en scène aussi…
J’avais envie de faire un body switch, qui est un genre à part entière, plutôt comique en général, dans quelque chose de plus réaliste. La mise en scène permet d’aller très loin là-dedans et de provoquer des sensations physiques, des sensations d’angoisse et de vertige qui m’ont énormément stimulé. Et de filmer les lieux, aussi. C’est un film sur des gens et leurs corps, mais aussi sur l’espace urbain, l’évolution des espaces dans le temps, sur des gens qui finissent par ressembler à ces espaces. Je suis très intéressé par la ville et, une ville, ce n’est que de la transformation, des strates d’histoire qui disparaissent sous nos yeux. Dès qu’on passe les enceintes des grandes villes, il y a une forme d’érosion, parfois, assez bouleversante. J’ai grandi en banlieue et j’ai vu progressivement, immeuble par immeuble, des choses disparaître. C’est quelque chose m’émeut beaucoup.
Au début, on ne reconnaît pas Niels Schneider. J’ai l’impression que vous l’avez transformé en votre frère…
Oui, c’était en partie conscient. Je ne pensais pas qu’il ressemblerait autant à mon frère. D’ailleurs, les photos du père du personnage dans le film, c’est mon frère. On savait qu’on allait transformer Niels, il avait aussi envie de devenir quelqu’un d’autre. Puis il devait devenir cette jeune femme, mais aussi que le corps dans lequel il arrive ne soit plus le sien. Il y avait quelque chose de fort là-dedans, comme chemin à faire. On a travaillé des choses chez Niels mais il n’y a eu aucune chirurgie plastique, pas de faux nez… On a travaillé les cheveux et la maigreur. Après, c’est un travail du corps. Sa capacité à devenir quelqu’un d’autre m’a stupéfait, il est allé loin. Même lui, je pense qu’il était très troublé. C’était difficile mais il s’est servi de cette difficulté.
Si on parle de Léa Seydoux, il y a une scène où David, désormais dans ce nouveau corps féminin, observe chaque recoin avec un petit miroir. Quelles questions vous ont travaillé sur la manière de filmer cette séquence ?
C’est effectivement un homme, moi, en train de filmer une femme. Cette femme joue le rôle d’un homme en train de regarder ce corps de femme. Et elle le regarde à plein pot parce qu’elle regarde sa nudité, jusqu’à son sexe. Pour moi, il ne s’agissait pas d’éluder le regard masculin. Il y a même un double regard masculin, le mien et celui du personnage de David. Sauf que tout passait par Léa. C’était une forme de codirection. On n’a rien filmé qu’elle ne voulait pas faire, évidemment, puis c’était elle qui dirigeait le miroir. Je lui ai ensuite montré ces scènes au montage car il était convenu qu’il fallait qu’elle valide tout et qu’elle puisse rejeter ce qu’elle ne voulait pas montrer. Je pense que c’est une scène de male gaze. Je ne peux pas le nier. Mais il s’agissait de placer cet outil-là dans les mains de l’actrice autant que dans les mains du spectateur et du personnage.
À travers ces transpositions de corps et ce qu’elles racontent du genre et de l’identité, qu’est-ce qui a résonné en vous ?
S’emparer de la question du changement de corps, c’est excitant. Ça parle du changement de corps, de sexe, de genre d’identité. La fiction permettait d’interroger ce que peut faire le déplacement. De répondre à des questions que les enfants se posent à un moment : Pourquoi je suis né dans cette famille, de ce père et de cette mère, dans ce corps ? Pourquoi je suis là, dans cette ville ? Et si j’étais ailleurs ? Et si j’avais été une femme ? Finalement, ça n’a pas de sens, tout ça est tellement bizarre. La fiction permet ce déplacement et c’est extrêmement productif. J’espère que le film peut bouleverser au sens émotionnel.