Dans la fabrique de Garance : Jeanne Herry à l’écoute du réel
Première sélection cannoise pour Jeanne Herry qui présente Garance en Compétition. Après les géniaux Pupille et Je verrai toujours vos visages, la réalisatrice est de retour avec un récit qui s’étale sur 8 ans : celui d’une femme actrice alcoolique, Garance, interprétée par Adèle Exarchopoulos.
Jeanne Herry n’écrit jamais “hors sol”. Elle part du terrain, des voix, des parcours. Dans ses précédents films, elle avait rencontré magistrats, éducateurs ou familles d’accueil constituant une matière brute qu’elle recomposait ensuite en fiction chorale. Pour Garance, la démarche est un peu différente mais toujours ancrée dans cette écoute du réel : elle s’est basée sur les entretiens d’une jeune alcoolique qui lui a raconté tout son parcours jusqu’au sevrage. À cette matière documentaire, Jeanne Herry ajoute une dimension plus intime : son propre passé d’actrice. Comme son héroïne, elle est passée par le conservatoire. Elle connaît cette attente permanente, ce besoin d’être choisie, désirée, regardée.
Et c’est là qu’existe une très belle ironie du film : voir Adèle Exarchopoulos jouer une actrice invisible ou en échec, dépendante du désir des metteurs en scène alors qu’elle est justement l’une des actrices françaises les plus demandées de sa génération.
Le film, dont les dialogues sont extrêmement bien écrits, avance par ellipses, voix narratives et thème musical qui donnent la sensation de traverser la vie de Garance plutôt que de simplement la raconter.
L’alcool, surtout, devient presque un personnage à part entière. Toujours là, dans un coin du cadre, dans un verre qu’on remplit mécaniquement, dans une soirée… Evitant tous les clichés habituels sur l’alcoolisme, Jeanne Herry filme au contraire le déni, la banalité du danger, cette façon qu’a Garance de croire qu’elle gère encore. Même lorsqu’elle accepte de se faire aider, elle semble souvent le faire pour rassurer les autres davantage que pour elle-même.
Face à Adèle, Sara Giraudeau apporte une douceur et une stabilité bouleversantes. Le duo Adèle / Sara fonctionne à merveille et leur relation devient le cœur émotionnel du film : une histoire d’amour entre deux femmes construites sur le non-jugement, la présence et la bienveillance autour de cette réplique clé :« La fragilité et la sensibilité valent de l’or. »