Dans la fabrique de Tangles : comment Leah Nelson anime la mémoire qui s’efface

TANGLES © TANGLES / Monarch Media / Point Grey / Lylas / Giant Ant

Avec Tangles, la réalisatrice canadienne Leah Nelson signe un premier long métrage d’animation très réussi. Adapté du roman graphique de Sarah Leavitt, le film suit le quotidien d’une jeune femme nommé Sarah, contrainte de rentrer au sein de sa famille pour s’occuper de sa mère atteinte d’Alzheimer. Animation en noir et blanc, sons hyperréalistes, humour qui surgit au milieu du chagrin… Derrière cette œuvre sur la mémoire et la maladie, Leah Nelson nous a raconté les coulisses de la fabrication de son film.

Il y a des films qui vous prennent doucement puis vous émeuvent complétement. C’est le cas de Tangles. Pour Leah Nelson, tout a commencé par la lecture du roman graphique. La réalisatrice traverse elle-même une expérience familiale liée à la démence. “Un de mes proches était atteint de démence et nous avions des antécédents de la maladie dans notre famille. Quand j’ai lu le livre, il m’a profondément touchée. Et immédiatement, j’ai vu comment il pouvait devenir un film d’animation.” Très vite, elle comprend que l’animation permettra de traduire quelque chose de plus fragile qu’un simple récit réaliste. “Je voulais retranscrire ce que j’avais ressenti en lisant le livre et faire en sorte que les spectateurs se sentent moins seuls.”

Leah Nelson explique avoir voulu rester fidèle à l’esthétique du roman graphique original, tout en réservant la couleur à quelques débordements émotionnels très précis. Le résultat est saisissant. L’orange éclatant du Día de los Muertos, les lumières roses de la lampe torche ou certaines apparitions lumineuses prennent alors une force émotionnelle immense dans cet univers presque monochrome.

Là où Tangles frappe particulièrement, c’est dans sa manière de représenter Alzheimer sans jamais chercher à « expliquer » la maladie. Leah Nelson refuse volontairement d’entrer dans l’esprit de la mère malade. Toute la mise en scène reste ancrée dans le regard de Sarah. C’est ce choix qui donne au film sa puissance émotionnelle. Le film ne montre pas seulement une personne malade : il montre l’impact d’Alzheimer sur tout un écosystème familial. Le son participe énormément à cette immersion. Malgré son sujet douloureux, Tangles laisse aussi une place importante à l’humour. Pour Leah Nelson, cette légèreté était indispensable :

“ Quand on traverse quelque chose d’aussi cruel, il faut réussir à rire parfois. Beaucoup de familles vivent aussi ces moments absurdes ou involontairement drôles. ”

Autre aspect particulièrement beau du film : son histoire d’amour entre deux femmes, racontée avec une grande simplicité, sans jamais devenir “un sujet”. Pour Leah Nelson, cette relation faisait simplement partie de la vie du personnage. “Quand on vit ce genre d’épreuve à vingt ans, la maladie ne devient pas la seule chose qui existe. Il y a aussi l’amour, les relations, les choix de vie.”

Entièrement dessiné à la main, Tangles aura nécessité plus de trois ans de fabrication et plus de dix ans de développement au total. Cofondatrice du studio d’animation Giant Ant, Leah Nelson venait surtout du monde de la publicité et du format court. Ce premier long métrage représentait donc un immense saut artistique. “J’ai dû apprendre à parler le langage des animateurs. Je me filmais moi-même pour jouer certaines scènes et montrer les mouvements aux équipes.” Certaines idées ont même dû être simplifiées pour des raisons techniques. “En animation 2D, un simple mouvement peut devenir extrêmement compliqué à produire. Il fallait constamment trouver un équilibre entre ambition visuelle et faisabilité.”

Par ailleurs, le film est une mise en abyme : c’est un film d’animation sur une jeune fille qui n’est rien d’autre qu’une…dessinatrice. Pour Leah Nelson, le geste du dessin devient presque un acte de résistance contre l’effacement de la mémoire. “Quand on met ces histoires sur le papier ou dans un film, elles vivent pour toujours. Les souvenirs s’effacent, mais le dessin, le cinéma ou la musique permettent de conserver une trace.”

Et c’est peut-être ce qui rend Tangles aussi bouleversant. Le film parle d’une mémoire qui disparaît, mais il devient lui-même une manière de préserver des visages, des sensations et des émotions avant qu’ils ne s’effacent complètement.