El Deshielo, la lettre de Manuela Martelli

DÉGEL © Ronda Cine

Actrice reconnue au Chili et réalisatrice de Chili 1976 (2022), Manuela Martelli signe avec El Deshielo (Le Dégel), présenté à Un Certain Regard, un nouveau long métrage qu’elle a également scénarisé. Dans un pays encore hanté par la dictature, elle construit un récit d’enfance et de disparition dont elle explique l’origine dans une lettre envoyée au Festival.

« The Meltdown est né de deux souvenirs d’enfance. L’hôtel de la station de ski appartenant à ma famille est un lieu où, petite fille, j’ai passé de nombreuses vacances. Il reste gravé dans ma mémoire, et plus particulièrement le temps vécu loin de mes parents. La plupart du temps, nous, les enfants, étions confiés au personnel et circulions librement dans les coulisses de l’hôtel, une zone inaccessible aux touristes.

À la même époque, sans lien direct, je me souviens distinctement du transfert de l’iceberg de l’Antarctique que le Chili avait exposé à l’Exposition universelle de Séville en 1992. Pour la fillette de neuf ans que j’étais, le voyage transatlantique de ce colosse de glace s’apparentait à une fable, découverte à la télévision. L’exposition commémorait le 500e anniversaire de la soi-disant « Découverte » de l’Amérique latine, et le déplacement de l’iceberg était présenté comme un geste héroïque d’un pays qui sortait de la dictature et s’ouvrait au commerce international. « Si nous avons pu transporter cette glace, nous pouvons transporter des produits frais n’importe où avec la même efficacité », proclamait le slogan.

“ Vu à travers les yeux d'une fillette de neuf ans dans les Andes enneigées, The Meltdown est un film qui refuse d'oublier. ”

Ces deux souvenirs, a priori sans rapport, partagent une même structure. L’hôtel comme l’exposition ont chacun leurs strates : ce qui se montre, et ce qui se cache. Dans l’hôtel, la façade est le lieu où les choses semblent surgir presque naturellement : les lits faits, les repas servis, les feux allumés. Sous cette surface, le travail anonyme qui soutient tout, invisible et silencieux. L’exposition, elle, dit comment un pays choisit de se présenter au monde. Ce qui reste caché, c’est tout ce qui pourrait fissurer cette image, tout ce qu’on préfère ne pas révéler, même à soi-même.

Au retour à la démocratie, l’espoir était grand que le pays se réinvente et que le modèle économique néolibéral apporte la prospérité à tous. L’iceberg est devenu le symbole de cet espoir. Portés par la promesse de lendemains plus cléments, beaucoup ont accepté de « laisser au passé ce qui appartenait au passé ». Mais ce passé était l’horreur. Comment l’oublier ?