La Más Dulce, le regard de Laïla Marrakchi
Vingt ans après Marock (2005) – portrait de la jeunesse dorée de Casablanca confrontée aux préjugés d’une société traditionnelle, la réalisatrice et scénariste franco-marocaine Laïla Marrakchi (réalisatrice également de Rock the Casbah (2013)) revient à Un Certain Regard avec La Más Dulce (Les Fraises). Des serres de fraises d’Andalousie aux tribunaux, un film sur la sororité et les rapports d’exploitation.
Comment est né ce projet ?
Tout part d’une amie journaliste travaillant sur les droits humains et les migrations, qui devait écrire un article pour le New York Times sur des femmes marocaines allant cueillir des fraises en Andalousie, les premières à prendre la parole pour dénoncer leurs conditions de travail. Je l’ai accompagnée sur place, curieuse de comprendre comment cette prise de parole avait eue lieu.
Du terrain, ma scénariste Delphine Agut et moi nous sommes progressivement éloignées de la réalité pour construire Hasna : ancienne championne de taekwondo, mère d’un petit garçon, en quête d’un nouveau départ. Dans ce voyage vers l’Espagne, elle se lie à Meriem. C’est dans ce processus que j’ai injecté ce qui me traverse en tant que femme marocaine vivant à Paris, l’exil, la non-rencontre de deux mondes, les malentendus, le rapport au langage. Et la volonté de rendre visibles ces femmes, de dénoncer le système d’exploitation derrière ces fraises qu’on achète dans les supermarchés d’Europe.
Il m’a fallu six ans. Le film débute sur une promesse – cet eldorado que représente l’Andalousie, à quelques kilomètres du Maroc – et s’intéresse à la nécessité pour tout être humain d’être porté par ses rêves, par les fictions qu’il s’invente pour avancer. La prise de parole comme seule voie de libération, les liens entre ces femmes comme seul soutien.
Quelle était l’atmosphère du tournage ? Une anecdote de plateau ?
J’ai appris à laisser entrer l’accident. Les conditions étaient difficiles : deux pays, plusieurs langues, budget serré, peu de jours. Mais ces contraintes ont imposé une forme de radicalité à la mise en scène.
Une scène devait se tourner sur le bateau entre Tanger et Tarifa – la rencontre entre les deux protagonistes. Elle était très écrite. Ça ne fonctionnait pas. Je me suis dit que je la referais au retour. Il y a eu beaucoup de vent, les éléments ont existé, et l’actrice a réellement eu peur. Alors on a filmé cette peur. Le film s’est souvent construit ainsi : en accueillant ce qui arrivait.
Quelques mots sur vos interprètes ?
J’avais en tête que ce groupe de femmes forme un seul et même corps qui peu à peu se disloque. Nisrin Erradi, qui incarne Hasna, est une force de la nature – son insolence, sa colère tendent le film. Hind Braik apporte l’humour et la légèreté. Hajar Graigaa a le visage de ces actrices du cinéma muet. Fatima Attif incarne l’une des « anciennes ». Elles ont toutes des visages forts qui racontent des histoires presque sans paroles.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir réalisatrice ? Quelles sont vos influences ?
Enfant, à Casablanca, mon oncle distributeur projetait des films en 35 mm le dimanche après-midi. J’étais fascinée par l’image projetée. Le cinéma m’a permis de m’évader et de m’ouvrir au monde. Les influences sont larges : le nouvel Hollywood, Cassavetes, Pasolini, Forman, le cinéma égyptien des années 1960, et les télénovelas que je regardais à la télévision.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet ?
Un documentaire sur ma mère, championne de bridge du Maroc. Je l’ai suivie en Arabie Saoudite pour le premier tournoi pan-arabe. L’idée est de continuer à les suivre, elle et ses coéquipières, à travers le monde — filmer leur complicité, les regarder jouer, les écouter parler des enchères et de leur vie. Et créer avec ma mère un espace de discussion que nous n’avons jamais eu.