László Nemes : “J’ai voulu que le spectateur soit un compagnon de Jean Moulin.”
László Nemes a marqué l’histoire du Festival en 2015 en remportant le Grand Prix avec son premier long métrage, Le Fils de Saul. Le réalisateur hongrois se plonge à nouveau dans le Seconde Guerre et retrace dans Moulin les derniers jours de la vie du grand héros de la Résistance. Nous l’avons rencontré.
Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser ce film ?
L’ambition n’était pas de faire un biopic mais d’immerger le spectateur dans la vie d’un homme dont on ne connaît pas exactement les derniers jours alors qu’il est l’une des figures emblématiques de ce qu’il y a de meilleur dans la civilisation occidentale.
Pourquoi était-ce important de raconter Jean Moulin dans un film en 2026 ?
J’ai l’impression que la civilisation d’aujourd’hui est extrêmement binaire et dissocie le bien du mal. Le bien et le mal coexistent dans l’être humain et dans la civilisation. Pour moi, c’est important de tendre un miroir à l’homme sur ses capacités, son attirance constante pour la barbarie, mais aussi sur sa possibilité de se transcender.
Vous faites le choix de filmer cette figure au plus près…
J’ai voulu que le spectateur soit comme un compagnon de Jean Moulin, témoin de ses supplices et de ses sacrifices. Il fallait le filmer aussi simplement que possible, d’une manière aussi réaliste que possible pour coller aux possibilités d’un être humain en 1943 aux mains de la Gestapo.
Le film produit un effet intéressant dans le sens où, par moments, on oublie le contexte de guerre et de déportation qui apparaissent par touches…
On a voulu en faire un film paranoïaque. Moulin est sans cesse épié, il doit faire attention à chaque mouvement, à chaque parole. La grande histoire ne s’immisce pas constamment dans la petite mais on a voulu qu’il y ait des scènes où les événements soient prégnants. Quand les miliciens déportent ces juifs, au détour d’une traboule, on aperçoit le dessein funeste de ce système totalitaire qui a pris le dessus.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre dans la mise en scène du personnage de Klaus Barbie, joué par Lars Eidinger, un monstre que vous ne cherchez pas à trop humaniser ?
C’est une question de dosage. Je voulais qu’il garde un côté chirurgical de froideur absolue. Il incarne une vision de l’humanité et de la civilisation extrêmement puissante, malheureusement. Et pourtant, c’est un être humain qui a sa vision du monde. Je voulais garder cette spécificité en m’inspirant de ce qu’on sait de lui. On sait qu’il a probablement beaucoup parlé avec Jean Moulin, qu’il a joué au chat et à la souris avec lui, qu’il avait des tactiques psychologiques de détective macabre. Et j’ai vu aussi la possibilité de faire de lui une sorte de metteur en scène.
Comme dans cette scène où il oblige Jean Moulin et la Comtesse de Forez à danser…
Il a une vision presque artistique de ce projet funeste. Pour autant, je ne voulais ni qu’il soit un personnage de cirque, ni tomber dans le piège du nazi caricatural. Je disais à Lars Eidinger qu’il fallait qu’il soit comme Max Von Sydow dans les films de Bergman, avec cette discipline, cette froideur, ce côté imperturbable.
Et enfin, comment avez-vous travaillé le personnage de Jean Moulin, porté par Gilles Lellouche ?
J’ai beaucoup lu sur Jean Moulin, notamment le livre de Daniel Cordier, “Alias Caracalla”. Cela m’a permis de rencontrer virtuellement un Jean Moulin qui avait une vision de la civilisation, de l’art et de la communauté nationale. Il avait de l’humour, il aimait la vie, mais il savait qu’il y avait de grands combats à mener dans ce système totalitaire qui a pris le dessus sur l’Europe. Il y avait une simplicité dans ce personnage que j’ai voulu transmettre et Gilles était parfaitement aligné, focalisé sur cette fréquence en lui-même, afin de trouver une sorte de pureté, de l’intérieur et non de l’extérieur.